Aux racines de la haine

La tuerie de «Charlie Hebdo» s’inscrit dans une histoire plus large. Retour au Danemark, où débute l’affaire des caricatures de Mahomet

K are Bluitgen est très ennuyé: il ne trouve aucun dessinateur pour illustrer son dernier ouvrage, un livre pour enfants racontant la vie du prophète Mahomet. Nous sommes à l’automne de l’année 2005, à Copenhague, et cet écrivain danois a déjà essuyé trois refus. Un artiste finit par accepter, mais à la condition d’un strict anonymat.

Kare Bluitgen est un auteur reconnu dans son pays. Politiquement, il s’affiche à gauche. Il est un défenseur de la laïcité, soutenant l’idée que toutes les religions peuvent être traitées, étudiées et critiquées, à égalité. Il s’émeut donc, publiquement, de la frilosité qu’il perçoit chez les dessinateurs, et dénonce un insidieux mouvement d’autocensure né, selon lui, après l’assassinat, par un islamiste radical, de Theo van Gogh en 2004. Pour mémoire, ce réalisateur néerlandais controversé venait de collaborer avec Ayaan Hirsi Ali, une militante contre l’excision d’origine somalienne, sur un court-métrage intitulé (lui aussi) Soumission, évoquant les violences faites aux femmes musulmanes. Après avoir reçu des menaces de mort, Theo van Gogh avait refusé toute protection policière, estimant que «personne ne tire sur l’idiot du village».

La mise au défi

La liberté d’expression en proie à l’autocensure? Flemming Rose veut le vérifier. Ce journaliste, ancien correspondant en Union soviétique, est responsable des pages culturelles du Jyllands-Posten, un grand quotidien conservateur danois. Récemment, il a aussi été frappé d’entendre un humoriste de son pays déclarer qu’il n’aurait aucun problème à uriner en public sur une Bible, mais qu’il aurait peur de le faire sur un Coran. A Londres, la Tate venait de retirer une installation de John Latham où la Bible, le Talmud et le Coran sont déchirés en morceaux. A ses yeux, ce sont des atteintes indirectes à la liberté d’expression qui lui rappellent dangereusement le climat soviétique.

Flemming Rose lance alors un appel à l’association danoise des dessinateurs: oserez-vous dessiner Mahomet «tel que vous le voyez»? Douze artistes répondent au défi, et les œuvres sont publiées dans l’édition du 30 septembre 2005.

Ces dessins, beaucoup jugeront par la suite qu’ils ne sont que médiocres sur les plans artistique et humoristique, et qu’ils ne présentent pas spécialement un caractère insultant – cette notion étant, évidemment, relative. Toutefois, l’un d’eux, signé du dessinateur Kurt Westergaard, représente le prophète avec un turban en forme de bombe. «J’ai voulu montrer que les terroristes tirent leurs munitions de certaines parties de l’islam, et qu’avec ces munitions spirituelles, de la dynamite et d’autres explosifs, ils vont ensuite tuer des gens», dira ce vétéran (septuagénaire) du dessin satirique, qui a toujours affiché un athéisme militant, tendance anarcho-socialiste.

Un climat d’islamophobie

Au Danemark, en 2005, la minorité musulmane, essentiellement originaire de Turquie et du Pakistan, compte quelque 200 000 personnes, soit 3% de la population. Seule une fraction de cette minorité prie tous les vendredis. Mais le sentiment communautaire se trouve d’autant plus renforcé que le discours islamophobe est alors complètement décomplexé. En février 2005, l’extrême droite a gagné 13% aux élections législatives. L’arrivée au pouvoir, en 2001, du premier ministre libéral Anders Fogh Rasmussen, soutenu par l’extrême droite, s’est déjà traduite par un durcissement extraordinaire des lois sur l’immigration: frein au regroupement familial et aux possibilités de mariage mixte, accès ultra-limité au système social pour les étrangers… Les syndicats danois craignent l’émergence d’une «sous-classe ethnique» toujours plus à l’écart du marché du travail. Un phénomène qui va de pair avec l’augmentation de la délinquance dans les bandes de jeunes immigrés, et aussi l’apparition d’imams radicaux.

La candidate de l’extrême droite à la mairie de Copenhague n’hésite pas à comparer les musulmans à une tumeur cancéreuse. D’autres figures du même parti qualifient la culture musulmane d’«ouvertement arriérée», soulignent les «nombreux points communs entre Hitler et l’islam», et déclarent que les musulmans «attendent d’être assez nombreux pour nous tuer».

Le fantôme de Theo van Gogh

C’est dans ce climat que les «visages de Mahomet» sont publiés. Et reçus comme une provocation supplémentaire par une minorité musulmane déjà très atteinte. Le 14 octobre 2005, plusieurs milliers de manifestants descendent dans la rue, scandant «l’islam est en colère», et demandant des excuses.

Dans les jours qui suivent, les arrestations de jeunes musulmans danois se succèdent. Ils sont placés en détention provisoire pour avoir proféré des menaces de mort et planifié des attentats visant les responsables du Jyllands-Posten ou les dessinateurs.

Sur le plan politique, l’affaire prend des proportions mondiales après que Anders Fogh Rasmussen a refusé de recevoir les ambassadeurs de onze pays musulmans, arguant que les instances politiques ne pouvaient être tenues pour responsables de ce que publiait la presse dans un pays où cette dernière jouit d’une pleine liberté. Une position qui sera plus tard qualifiée d’irresponsable, notamment par certains musulmans qui ne craignent rien plus qu’une nouvelle affaire Theo van Gogh.

L’escalade des principes

L’année 2005 se clôt sur la condamnation des caricatures de Mahomet par la Ligue arabe, et 2006 s’ouvre sur une escalade de haine et de positions de principe. Au nom de la liberté d’expression, la presse européenne publie, en rangs dispersés, mais toutes orientations politiques confondues, les désormais fameuses caricatures: Die Welt, La Stampa, Il Corriere della Sera et France Soir sont parmi les premiers à le faire, le 1er février, et, vite, le mouvement se généralise dans toute l’Europe. Seule fait exception la Grande-Bretagne, encore sous le choc des attentats de juillet 2005 à Londres, où les médias s’appliquent à ne heurter aucune sensibilité. D’aucuns, notamment en France, n’hésiteront pas à qualifier cette position modérée d’autocensure.

A cette époque, Charlie Hebdo est encore dirigé par Philippe Val. C’est lui qui endosse la responsabilité de publier ces visages danois de Mahomet, le 8 février, «par principe et par solidarité». De l’avis communément répandu au sein de la rédaction, ces dessins sont largement moins choquants que d’autres parus dans Charlie Hebdo auparavant. Le dossier s’ouvre donc avec le désormais fameux dessin de Cabu présentant Mahomet «débordé par les intégristes», déclarant: «C’est dur d’être aimé par des cons.»

Pendant ce temps, le monde arabo-musulman s’enflamme. Des drapeaux danois sont brûlés et les ambassadeurs sont rappelés. Les tenants d’un islam radical crient au blasphème. Mais pour les autres, et notamment les musulmans d’Europe qui descendent dans la rue, ce n’est pas l’interdit de représentation du Prophète qui compte – celui-ci étant, d’ailleurs, sujet à interprétation (lire page 30). Ils sont offensés par l’amalgame que ces dessins semblent faire entre islam et terrorisme. Ils réclament avant tout un respect qu’ils estiment dû à toutes les communautés de croyants, et une forme de modération responsable dans l’usage de la liberté d’expression.

Les têtes mises à prix

Toutefois, venus d’une minorité d’extrémistes, des appels à la vengeance toujours plus violents se font entendre. Au Pakistan, un groupuscule met à prix la tête des dessinateurs, à plus d’un million de dollars, plus une voiture. En Inde, un ministre musulman offre son poids en or à qui lui ramènera la tête de l’un des dessinateurs. Ces derniers, ainsi que les responsables du Jyllands-Posten, sont placés sous surveillance policière permanente. Les locaux du quotidien sont évacués après une alerte à la bombe.

Deux ans plus tard, en 2008, trois hommes, Danois d’origine musulmane, sont arrêtés pour tentative d’assassinat contre Kurt Westergaard. Le vieux monsieur a sombré dans la dépression depuis qu’il vit sous surveillance permanente. Sa maison a été équipée d’une «panic room». Qui se révèle salutaire en 2010, lorsqu’un homme fait irruption chez lui armé d’une hache et d’un couteau, en criant: «Nous aurons notre vengeance!»

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