Débordant de la fenêtre d’une vieille BMW, un torrent de fleurs. D’où jaillit une main aux ongles aiguisés. Signée des Genevoises Mélanie Herrmann et Sonia Gonzalez, l’affiche de la 17e édition des Créatives se veut hautement symbolique. «Après le gel imposé par le covid, elle représente la joie, la renaissance. Cette voiture de l’ancien monde ainsi fleurie évoque d’une certaine manière la tombe du patriarcat», détaille l’équipe du festival. La main levée? Des griffes, qui ne comptent pas se laisser faire.

Vibrant et combatif: voilà qui pourrait résumer l’esprit du festival, bien installé dans le paysage romand et, plus que jamais, sa nouvelle cuvée. Comme une revanche après deux ans de quasi-silence (une petite partie seulement de la programmation 2020 avait pu être basculée en virtuel), l’offre est étourdissante: sur deux semaines, du 16 au 28 novembre, une centaine de propositions artistiques et rencontres investiront Genève, Lausanne et Bâle. Aux côtés de nombreuses artistes et compagnies locales, plusieurs têtes d’affiche internationales dont les chanteuses Yseult (qui lancera le festival à l’Alhambra), Camélia Jordana, Marina Satti ou encore Arlo Parks, cette comète soul britannique qui avait fait faux bond au Montreux Jazz cet été pour cause de pandémie.

Malgré la fin de la gratuité des tests covid, et les salles de théâtre à moitié vides qui trahissent un redémarrage culturel timide, aux Créatives on parie sur le foisonnement et la liesse. «Nous choisissons la joie comme posture, comme un paravent contre le désenchantement, souligne Prisca Harsch, directrice adjointe du festival. Dans l’histoire, les femmes ont d’ailleurs souvent été obligées de se positionner du côté de la joie, pour se soutenir, revendiquer leurs droits.»

Sorcières et catcheuses

Un nom, parmi les plus remarqués du programme, incarne bien ces réjouissances colorées et engagées: Charlotte Abramow. On doit à cette photographe et réalisatrice belge de 28 ans, que le monde s’arrache, l’identité artistique d’Angèle (dont elle a réalisé plusieurs clips) ou encore un manuel d’éducation sexuelle tiré de la série populaire de Netflix Sex Education. Le festival, lui, a commandé à Charlotte Abramow sept portraits d’invitées remettant en question la notion de beauté, et qui seront postés sur les réseaux du festival – ainsi qu’une carte blanche. «C’est avant tout son travail photographique, frais et malin, qui nous plaît, mais aussi son investissement féministe, souligne Prisca Harsch. Avec Angèle, elles fédèrent une nouvelle génération de jeunes filles, la relève.»

Fédérer un public large et célébrer l’art sous toutes ses formes, la mission des Créatives se décline au fil d’un programme éclectique. Extraits: une conférence performée de la romancière française Alice Zeniter, qui déconstruira la figure du héros masculin (les 20 et 21 novembre au Manège d’Onex); une lecture revisitée de Sorcières, essai acclamé de Mona Chollet, par le collectif «A définir dans un futur proche» (le 24 novembre à l’Alhambra); un atelier de courage civique animé par la section suisse d’Amnesty International (les 18, 20, 21 et 24 novembre à l’Unimail), pour agir et réagir dans l’espace public; ou encore un documentaire sur un trio de catcheuses mexicaines en partenariat avec le festival Filmar en América latina (Luchadoras, le 26 novembre aux Cinémas du Grütli) – le soir même, la Gravière accueillera d’ailleurs son propre championnat de catch féminin, baptisé Créatives Supercup.

Et si les hommes ne votaient pas?

Si les droites fuseront sur le ring, dans les urnes aussi on frappera un grand coup. Pour marquer le jubilé du suffrage féminin, célébré cette année, le festival présente le Projet 71/21: une simulation de scrutin où seules les femmes et les minorités de genre pourront s’exprimer. Honneur aux traditions helvétiques et à la démocratie directe, deux Landsgemeinden se tiendront, sur la plaine de Plainpalais à Genève mais aussi à Appenzell Rhodes-Intérieures, dernier canton à avoir accordé aux femmes ce droit fondamental. «On voyait beaucoup de célébrations tournées vers le passé. S’il est important de remercier des figures comme les suffragettes, pas assez souvent mentionnées dans les livres d’histoire, il faut aussi rappeler l’absurdité d’exclure 50% de la population d’un vote. Et ça ne fait que 50 petites années que ce n’est plus le cas», souligne Noemi Grütter, responsable du projet.

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Rassemblement artistico-performatif plus que politique, l’événement souhaite toutefois encourager les femmes à s’emparer davantage des outils démocratiques et de l’espace public. Mais surtout d’ouvrir le débat, estime Noemi Grütter. «Aujourd’hui, une majorité d’hommes s’exprime au parlement et ce sont eux qui, le plus souvent, lancent des initiatives. Etrangement, ce déséquilibre-ci ne choque personne!» Pour clore l’opération, une soirée à l’Unimail pourra compter sur la présence de personnalités politiques suisses et celle de caméras, comme lors d’un dimanche de votation classique. Une manière inventive, provocante et surtout collective de mettre en lumière les inégalités qui subsistent – et les talents explosifs. Le féminin comme un feu de joie.


Les Créatives. Dans divers lieux de Genève, Lausanne, Bâle. Du 16 au 28 novembre. www.lescreatives.ch