Umberto Eco. La Mystérieuse Flamme de la reine Loana. Trad. de Jean-Noël Schifano. Grasset, 492 p.

L'homme qui se réveille d'un coma le 25 avril 1991 dans un hôpital milanais a oublié jusqu'à son nom. Mais sa main, elle, parvient sans peine à refaire la belle signature: Giambattista Bodoni, comme le grand typographe. Le corps se souvient de tout. Mais l'esprit a effacé la mémoire «autobiographique» de ce bibliophile de 60 ans. Il ne reconnaît ni femme, ni enfants, ni petits-enfants, même s'il les trouve charmants. A-t-il conclu avec la belle Sibilla, qui l'assiste dans son commerce de livres anciens? Bref, il est dans le brouillard. Par contre, son cerveau bouillonne de citations érudites et de dates: son fonds de commerce finalement, sa «mémoire de papier».

Pour l'aider à se reconstruire un passé, sa femme l'envoie sur les lieux de son enfance, dans la propriété de campagne où il a passé la guerre à l'abri des bombes. Là, au long d'un bel été, Yambo – comme on l'appelle depuis qu'il est gamin – va fouiller le grenier de son grand-père, brocanteur et collectionneur obsessionnel. Bandes dessinées des années 1930 et 1940, livres d'école, partitions, disques, journaux, lettres, photographies, jouets, publicités, images pieuses. Yambo retrouve, entre mille merveilles, l'histoire stupide de cette reine Loana dont «la mystérieuse flamme» lui a procuré ses premiers émois. Et à chaque fois qu'il s'approche de sa mémoire intime, cette étincelle réveille en lui une vibration particulière.

De quoi faire surgir la mémoire collective d'une génération, celle qui est née comme l'auteur vers 1930. Tout un trésor d'illustrations joue le contrepoint visuel à ce déferlement de témoignages modestes du passé. Ces images nostalgiques et drôles sont un des grands charmes du livre. Elles font revivre le quotidien d'une Italie fasciste, entre les hurlements du Duce et les ritournelles qui tempèrent et contredisent sans emphase le discours officiel.

Un deuxième accident cérébral assaille l'érudit. Alors qu'on hésite à le débrancher, lui continue l'exploration de ses tréfonds dans le brouillard de son âme qui est aussi celui du Piémont de son enfance. Ce brouillard justement qui l'a sauvé, au cours d'un épisode dramatique de la Résistance. Un traumatisme refoulé depuis des décennies, tout comme celui du visage de la jeune fille aimée, morte trop tôt. L'esprit de Yambo s'envole dans une apocalypse délirante où sont convoqués les héros de papier de sa jeunesse. Au seuil de la révélation ultime, pourtant, le soleil devient noir. Adieu, Yambo.

En dépit de leur succès, du Nom de la rose (1985) à Baudolino (2002), les romans d'Umberto Eco pèchent par excès de rhétorique et d'érudition. Ici aussi, le savant sémiologue ne sait pas résister à la tentation des citations trop longues et de l'accumulation. Mais ce n'est pas grave: La Mystérieuse Flamme de la reine Loana (La Misteriosa Fiamma della Regina Loana) échappe en bonne partie à cette lourdeur, par la grâce des icônes enfantines, bien sûr, mais aussi par la proximité de l'auteur avec son personnage de papier. Quand Yambo, de retour au pays, va se soulager dans les vignes, satisfait de son corps qui revit, il y a une vraie tendresse dans le regard qu'Umberto Eco porte sur lui.