Marie Darrieussecq. Le Pays. P. O. L, 300 p.

Les lecteurs du Samedi Culturel qui ont découvert cet été les premières pages du Pays (SC du 9 juillet) l'auront constaté: à chaque nouveau livre, Marie Darrieussecq renouvelle la forme qu'elle donne à des images ou des thèmes familiers – les bouts du monde (basque, polaire ou patagon), la mer, le frère mort, les fantômes, le goût de l'anticipation. Dans ce récit d'un retour au pays natal, jamais nommé mais aisément identifiable, la typographie permet de distinguer d'emblée les deux voix qui s'expriment tour à tour, comme si la narratrice se dédoublait en un «je» direct et pragmatique et un «elle» plus analytique et distancié. Un projet heureusement incarné dans une écriture qui épouse et transmet le flux de ses sensations organiques et mentales. De sorte qu'on peut situer ce septième roman entre Bref Séjour chez les vivants (radicalement expérimental puisqu'il se passe dans le cerveau des personnages) et White, dont il reprend la thématique du vide et de la vacance, ainsi que l'extrême attention portée aux phénomènes auditifs, via les onomatopées.

Retour au vert pays archaïque entre mer et montagnes dont la plus haute, la Glyphe (alias la Rhune), ne dépasse pas 900 mètres. Et retour donc aux origines et aux souvenirs, en même temps qu'aux projets d'avenir: car la romancière-narratrice, déjà mère d'un petit garçon, attend un bébé tout en songeant à un nouveau livre. Ce sera une fille, elle en est sûre, qui s'appellera Epiphanie. C'est pourquoi elle se réapproprie en le parcourant le pays où elle revient vivre cette double gestation, avant de passer de la course à la nage. «Une écriture nagée, un rêve.» Même sans parler ni bien comprendre «la vieille langue» yuoanguie, «une ancienne langue orale qui était une langue neuve pour la littérature. Ni patois, ni dialecte, ni papou, ni pygmée, elle avait résonné sur le socle eurasien bien avant que les Indo-Européens n'y tentent leur premier areuh.»

Marie Darrieussecq situe son récit dans un futur très proche, au moment où le pays désormais indépendant continue de cultiver ses antiques traditions funéraires en offrant à ses habitants de consulter les hologrammes de leurs défunts dans une Maison des morts tout à fait fonctionnelle, avec ses ordinateurs, sa moquette et son distributeur de kleenex! La vie que mène par ailleurs sa narratrice est celle d'une femme d'aujourd'hui, qui déménage, achète des meubles chez Ikea, s'occupe de son fils Tiot et de son mari Diego, lit et travaille, rend visite à sa mère sculpteur et à son père qui passe son temps à fumer («il se fumait lui-même, on aurait pu le secouer sur un cendrier»), ou répond à des journalistes qui lui demandent si ses livres sont autobiographiques.

Et elle essaie d'oublier Pablo, «mon frère, ma menace». La petite Marie avait 6 ans lorsqu'elle a accompagné ses parents au Pérou chercher Pablo. Et c'est quand Pablo est devenu fou, que son autre frère, Paul, celui qui n'avait pas vécu et dont on ne parlait pas («Mort subite, comme une épitaphe en deux mots, c'était tout ce qui restait») s'est mis à exister, comme un manque dont toute la famille a souffert. Elle qui déclare avoir échappé à la plupart des addictions et «fait de l'écriture un métier plus qu'une maladie», n'est pas sûre «d'échapper à ses frères». Vivants ou morts, les fantômes rôdent à nouveau dans ces pages.

De façon naturelle, si l'on ose dire, comme s'il s'agissait d'une donnée historique ou géographique de plus à intégrer, dans ce livre qui pose la question du lien au pays natal, de l'identité première, de ce que cela fait d'«être de quelque part». Dire le pays, c'est pour elle remplir sa fonction d'écrivain. Sa mère croit à l'insuffisance du langage, et son père qu'on peut se comprendre sans mots, à la manière des singes bonobos? Qu'importe: «Le monde n'était pas un secret de famille, le monde était là, déployé, il suffisait d'oser le prendre, c'était simplement du travail, mon travail, qui ne laissait rien d'indicible.»