L'Homme sans frontière (The hired hand). Peter Fonda (1971). Carlotta. Bande originale: anglaise (Dolby Surround). Sous-titrage: français.

Peter Fonda, 68 ans, a besoin de travailler pour payer ses impôts. Ça tombe bien: de fils indigne (d'Henry), de frère indigne (de Jane), de père indigne (de Bridget), il est redevenu, quarante ans après son rôle de Captain America dans le révolutionnaire Easy Rider de Dennis Hopper, une icône. Depuis quelque temps, il trimballe donc son éternel physique de Clint Eastwood version LSD dégingandée dans des superproductions hollywoodiennes bas de gamme: il est le Diable gominé, le Faust de Nicolas Cage dans le récent et risible Ghost Rider de Mark Steven Johnson; et il sera très prochainement le père du motard Ray Liotta dans Bande de sauvages, une comédie sur des cadres de Los Angeles (notamment John Travolta et William H. Macy) qui décident de mettre du sel dans leur existence en prenant la route sur les airs d'Easy Rider. Peter Fonda y apparaît sur la moto d'il y a quarante ans, avec le look d'il y a quarante ans.

C'est d'autant plus pathétique que, quitte à rater sa carrière de A à Z par une nonchalance que son père Henry regardait d'un mauvais œil, Peter Fonda n'avait jamais dévié de ses principes d'indépendance face à Hollywood. Alors qu'il aurait pu être facilement pistonné par papa, il a préféré ce père de substitution nommé Roger Corman, qui ne payait personne mais qui laissait toutes les substances illicites traîner sur ses plateaux. Ainsi, de The Wild Angels ou The Trip du fourbe Corman, au milieu des années 1960, à ses dernières apparitions marquantes (Ulee's Gold de Victor Nunez et L'Anglais de Steven Soderbergh, fin des années 1990), Peter Fonda a toujours préféré les chemins buissonniers. C'est à son honneur, même si, cinéphiliquement, il a sans doute passé à côté d'une filmographie qui aurait pu l'installer parmi les plus grands. Trop de paradis artificiels, de résistance au père, sans doute. Même sous drogues, il avait quand même fait d'Easy Rider, qu'il avait produit, coécrit et interprété, le succès planétaire qui avait mis le système des studios à genoux. Celui qui avait ouvert la brèche pour que, tout au long des années 1970, Coppola puisse faire ses Parrain, George Lucas sa Guerre des étoiles ou Martin Scorsese son Taxi Driver. Peter Fonda avait instauré, d'une volute de joint, une décennie de règne pour les auteurs-réalisateurs-producteurs. Avant que tous, à la suite de Coppola et Apocalypse Now ou de Spielberg et E.T., se voient retirer les clés du pouvoir, faute de mégalomanie et d'argent en jeu.

Et voilà que sort en DVD L'Homme sans frontière. Le western avec lequel Peter Fonda avait tenté de casser son image de Captain America. Un film sublime, histoire d'un cow-boy qui revient chez sa femme abandonnée dix ans plus tôt et accepte qu'elle le reprenne, mais uniquement comme garçon de ferme, comme saisonnier (d'où le titre original, The Hired Hand). En 1971, déconcerté par son ton, son montage (des fondus enchaînés qui traduisent les sentiments des personnages de manière unique dans l'histoire du cinéma), le studio Universal l'avait retiré de l'affiche au bout de quelques jours. Ainsi que le raconte le joli documentaire d'une heure qui accompagne le film, il a fallu, récemment, une rencontre impromptue entre Fonda et Martin Scorsese pour que celui-ci (qui intervient même en ouverture du film sur le DVD) confie la restauration de L'Homme sans frontière à sa fondation de sauvegarde du patrimoine cinématographique. A raison: ce film reprend, de fait, sa place parmi les chefs-d'œuvre de l'époque, entre les westerns de Monte Hellman et ceux de Sam Peckinpah.