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Retour réjouissant de Solal Aronowicz, héros snob et dangereux créé par Florian Eglin

Dans «Holocauste», l’écrivain genevois poursuit les aventures cathartiques et brutales de son personnage fétiche. Il y fait un portrait de Genève, en cité de sang et d’action

Florian Eglin fait de Genève une cité de sang et d’action

Dans «Holocauste», l’écrivain genevois poursuit les aventures cathartiques de son personnage fétiche, Solal Aronowicz. Ce troisième tome burlesque et jubilatoire prend le risque d’explorer l’identité juive du personnage

Genre: Roman
Qui ? Florian Eglin
Titre: Solal Aronowicz, Holocauste
Chez qui ? La Baconnière, 333 p.

Les moins attentifs l’imaginent tranquille, voire somnolente. Or, sous ses airs dignes de ville de bonne tenue, la Genève de Florian Eglin a la jubilation rageuse. On la découvre peuplée d’une faune de prédateurs aux intentions rarement philanthropiques: enseignants aigris, assistants sociaux zélés, notaires acariâtres, banquiers carnassiers ou conservateurs de musée mal inspirés. Toutes griffes dehors, cette horde bouffonne hante une ville qui se distingue par sa propension au luxe et aux contrats douteux.

C’est donc dans une Genève à la fois opulente et délétère qu’évolue le très érudit et délibérément brutal Solal Aronowicz, baroudeur snob qui, à la manière d’un Attila contemporain, marque son époque en détruisant à peu près tout sur son passage. Un branle-bas de combat qui a déjà noirci les pages de trois volumes, publiés à raison d’un livre par an, et dont Holocauste est le dernier en date.

Violences et figures de style

Ces trois tomes auront posé Solal Aronowicz en maître des courses-poursuites et autres règlements de comptes. Un saccage qui, bien heureusement, s’accomplit avec superbe, le verbe haut et cigare cubain à la main – histoire d’arrondir le geste. L’essentiel de l’intrigue tourne autour de la personnalité burlesque de son héros. Les coups de sang de Solal jalonnent la série de ses aventures et provoquent des bagarres aussi mémorables que meurtrières, dont l’enjeu demeure parfois obscur (on n’est jamais très loin de l’absurde), mais dont la fougue tient lieu d’exutoire. L’intérêt du texte réside donc dans le dispositif chorégraphique et linguistique de l’action, dans l’emphase mise à réduire son prochain en purée.

Car les péripéties de Solal se déploient dans le contenu comme dans le verbe. Florian Eglin affectionne une écriture-flux, spontanée, piquante, qui emporte tout sur son passage – bagarres et échauffourées, petits fours, costumes trois-pièces et chaussures anglaises. Chaque phrase part à l’assaut du paragraphe, une subordonnée après l’autre. Et l’auteur de composer des scènes qui tournent joyeusement en dérision tant l’action elle-même que les codes moraux qui s’y confondent. Comme pour mieux regarder le monde au travers du prisme d’un cynisme enlevé. L’effet sur le lecteur est jubilatoire, un rien mesquin. Bref, un vrai défouloir.

Portrait genevois

Si Solal Aronowicz est d’abord un homme d’action, il est aussi partisan des mondanités. Il peut même se targuer d’une ascendance littéraire, et non des moindres: il emprunte son prénom au personnage central du romancier Albert Cohen, ce dandy des lettres genevoises. Quant au patronyme, c’est celui d’une parente de l’auteur. Florian Eglin se plaît à introduire son personnage dans un monde parallèle au sien, dans l’objectif, peut-être, de le réenchanter. Aussi les explorations de Solal tracent-elles un portrait rocambolesque de sa ville natale: le personnage a laissé des marques, entre autres, à la Fondation Bodmer, la Brasserie Lipp, la Maison de Rousseau et de la littérature ou encore sur la plaine de Plainpalais.

A l’instar de son auteur, Solal travaille dans les établissements scolaires. Si Eglin, né en 1974, enseigne au sein des Cycles d’orientation genevois, Solal Aronowicz est factotum dans un collège de la ville. Un emploi pour lequel il touche des sommes astronomiques par la grâce d’une erreur de système. Vivant dès lors grand train dans un hôtel particulier de la rue des Granges en compagnie de son épouse et d’autres gentlemen de son acabit, il œuvre dans le très select club de «ces Messieurs!!!», des «absolus toqués du costume trois-pièces […], maniaques de la pompe qui brille dur dans cette nuit noire qui nous entoure en permanence, même quand il fait jour». Bref, une petite assemblée «un peu cabossée par la vie et les nombreuses guerres, soit d’usure, soir éclairs, qu’il faut y mener pied à pied pour avoir l’air bath».

Changement de cap

Le héros noir se situe donc à la croisée de la noblesse littéraire et de l’anecdote personnelle. De ce métissage libre émerge la délicate question de l’identité juive, un élément qui gagne en importance dans ce troisième tome où le personnage révèle quelques failles. Alors qu’on l’avait rencontré en homme irascible dans les deux premiers tomes, Solal apparaît ici en homme qui se cherche. Le risque était grand pour l’auteur de passer de la désinvolture cinglante à un registre bien plus sensible. Car la cruauté et la douleur, si elles ne portaient pas à conséquence dans les livres précédents, prennent ici un tour symbolique. Bien sûr, le titre annonçait un changement de direction, tout comme la narration: de la première personne du singulier, elle passe maintenant à la troisième. L’auteur avoue avoir écrit ce troisième volet au plus fort des conflits israélo-palestiniens l’été dernier, et avoir voulu reproduire dans son livre certains des schémas d’un événement politique qui l’a bouleversé.

De fait, le club de dandys de Solal, qui ne souffrait jusqu’ici d’aucune concurrence, assiste à la soudaine colonisation de ses territoires par les nouveaux locataires de la maison voisine. S’y installe un cercle qui leur ressemble en tous points – si ce n’est pour la moustache, que les importuns arborent crânement. Ces nouveaux messieurs sont d’autant plus invasifs qu’ils dressent nuitamment des barricades dans le jardin mitoyen, empiétant peu à peu sur les gazons de Solal et ses acolytes. Ceux-ci décident dès lors de se convertir au judaïsme pour faire front commun – et pour le plus grand malaise de Solal, qui entame une réflexion sur son héritage culturel.

Ainsi, dans ce dernier tome, Eglin ajoute à l’écriture-exutoire une exploration critique du monde brutal qu’il avait patiemment mis en place. Comme s’il souhaitait complexifier son propos en révisant la licence cynique qui le caractérisait jusque-là. L’expérience de lecture s’en trouve élargie: non seulement on assiste à l’évolution d’un personnage mais, tout en même temps, à celle de son auteur.

Florian Eglin est l’invité du Livre sur les quais à Morges, du 4 au 6 septembre 2015.

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Florian Eglin

«Holocauste»

«Il faisait vraiment peine à voir, traversé d’émotions contradictoires et violentes dues à ce nouveau meurtre qu’il venait de commettre, très clairement une page se tournait […], il ne put que contempler le désastre: son costume et ses souliers pleins de taches qui ne partiraient plus jamais»
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