«En Afrique, l'écriture reste un luxe dérangeant. Un acte d'isolement, presque d'agression face à la communauté.» Ousmane Diarra, 45 ans, bibliothécaire au Centre culturel français de Bamako, vient de publier son premier roman dans la collection Continents noirs de Gallimard. Son récit, dense, baroque, explore la vie d'un... bibliothécaire. Il avait déjà adressé ses manuscrits à des maisons maliennes, celle du Figuier notamment. «Mais ils manquent de moyens, vous comprenez?» Finalement, Ousmane Diarra n'a eu aucun mal à signer un contrat en France, dans un contexte où la littérature africaine paraît mieux représentée que jamais. Chaque mois, plusieurs dizaines de titres francophones, bien plus encore en traduction de l'anglais, apparaissent sur les listes des éditeurs. Plus personne ne s'interroge aujourd'hui sur la qualité de la production culturelle du continent ou l'intérêt des lecteurs.

Mais, en parallèle, certaines maisons d'édition décident que l'Afrique n'a plus rien de spécifique sur le plan de l'écriture romanesque et que les auteurs doivent quitter les ghettos des collections spécifiques. C'est le cas de Pierre Bisiou, transfuge du Serpent à plumes, qui vient avec quelques collègues de fonder Ubu, dont le premier ouvrage paru le mois dernier, La Pièce d'or, est signé de la romancière sénégalaise Ken Bugul. Dans quelques jours, le Béninois Florent Couao-Zotti publiera un ouvrage dans cette petite maison. «J'aime leur écriture, précise Pierre Bisiou. Ce sont des réseaux que nous avions avant de fonder Ubu. Je ne m'intéresse pas à la littérature africaine en soi. Mais à certains de ses ambassadeurs. Le contresens, pour moi, serait de créer un département, comme Gallimard.»

Et Pierre Bisiou de citer l'exemple de la Mauricienne Ananda Devi qui aurait exigé, après quatre romans parus dans la collection Continents noirs, de rejoindre la prestigieuse et moins discriminante Blanche de Gallimard. «C'est aberrant, elle reste mon écrivain», répond Jean-Noël Schifano, patron de Continents noirs. Avec une petite dizaine de romans imprimés chaque année, «autant que les Editions de Minuit», Schifano règne sur un empire noir. «C'est la plus jeune littérature du monde, j'adore son réalisme baroque. Elle est bien meilleure que toutes les littératures contemporaines d'Europe.» Depuis 2000, Continents noirs a publié plus de 40 titres, dont les tirages atteignent en moyenne 3000 exemplaires.

Pour Schifano, la collection est d'abord un indice de reconnaissance, jamais un ghetto. «On allume les projecteurs. En plus, nous avons fait beaucoup plus que quiconque pour la lecture en Afrique, en optant là-bas pour un prix unique de 9,5 euros. Nous pourrions aller encore plus loin si les gouvernements décidaient de renouveler moins régulièrement leur parc de véhicules 4x4 et qu'ils aidaient au transport des livres.» Le risque, c'est le paternalisme. Pour Jean Richard, des éditions lausannoises d'En bas, les seuls critères acceptables pour publier des écrivains africains sont ceux de l'édition équitable. Où les maisons occidentales collaborent avec celles du Sud, sur le plan éditorial et économique.

A quand l'Afrique?, de l'historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo, est un exemple de ces nouvelles synergies où le livre finit par être accessible à un prix extrêmement faible en Afrique. Publié en coédition entre plusieurs éditeurs du Nord et du Sud, le livre a même connu un certain succès au Burkina Faso. Mais le cas est exceptionnel. Le livre africain ne se lit pas souvent à domicile. Et le déclin des commandes scolaires, qui assurent la survie d'une édition nationale, n'arrange rien. Au Cameroun, par exemple, pour dix livres inscrits au programme du bac littéraire il y a quinze ans, il n'en reste aujourd'hui que deux, dont un seulement est africain (Mongo Beti ou Engelbert Mveng). L'écrivain malien Ousmane Diarra, qui observe les usagers de sa bibliothèque, la seule d'importance à Bamako, se sent très seul dans sa passion pour la lecture: «Ce n'est pas seulement le manque d'argent ou de diffuseurs, c'est un fait culturel. Notre relation aux romans grandit peu à peu.» En attendant, à lire ses auteurs, la littérature africaine n'est plus un phénomène émergent, ni même une excroissance exotique. Mais un champ d'investigation.

Un temps pour les écritures d'Afrique et de l'océan Indien. Avec la présence des écrivains congolais Dieudonné Niangouna et sénégalais Boubacar Boris Diop. Du 6 au 8 mars. Bonlieu Scène nationale, Annecy. http://www.bonlieu-annecy.com/pdf/homepage/afrique.pdf

11e Semaine de la langue française et de la Francophonie. Journée portes ouvertes sur la Francophonie du Sud. Avec la présence de Ken Bugul. Samedi 25 mars, dès 10h. http://www.ciip.ch/SLF/

3e édition du Salon du livre africain. Avec la présence, notamment, d'Ousmane Diarra. Du 27 avril au 1er mai 2006. Salon international du livre et de la presse, Palexpo, Genève. http://www.salondulivre.ch