Jean-Michel Salanskis. Husserl & Heidegger. Coffret aux Ed. Les Belles Lettres. 120 et 156 p.

La phénoménologie restera, aux côtés de la philosophie du langage, comme l'un des mouvements majeurs de la philosophie du XXe siècle; l'un de ceux qui continuent aujourd'hui encore à nourrir un mode de pensée véritablement fécond. Bien que selon le mot d'ordre de son fondateur Edmund Husserl (1859-1938) il faille retourner «aux choses mêmes», il ne s'agit pas tant pour la phénoménologie de décrire les choses telles qu'elles sont que de les décrire telles qu'elles sont vécues, c'est-à-dire telles qu'elles apparaissent à la conscience. Telle est la grande affaire: le «flux héraclitéen des vécus», comme dit Husserl, faisant référence à cette célèbre pensée du penseur présocratique qui affirmait que «jamais on ne se baigne deux fois dans le même fleuve»: car les vécus de conscience (ce que l'on perçoit, imagine, croit, projette, se remémore, etc.) sont irréversibles et, jusqu'à la mort, continus.

Or, le flux des vécus suscite actuellement un flot de littérature impressionnante, notamment dans les pays francophones: les études phénoménologiques sont extrêmement actives, comme en témoignent, par exemple, les remarquables travaux d'un Bruce Bégout à Bordeaux, et d'autres en Belgique ou au Québec. Mais dans ce flot, il faut savoir revenir aux fondamentaux, comme on dit horriblement: en phénoménologie, ces fondamentaux ont pour nom Husserl et Heidegger. Le problème, c'est que ces auteurs sont réputés - à juste titre - difficiles, voire inaccessibles pour qui n'est pas un professionnel de la chose philosophique.

C'est pourquoi il faut tirer un ample et révérencieux coup de chapeau à Jean-Michel Salanskis, à l'occasion de la réédition de ses deux livres parus il y a déjà quelques années, l'un consacré à Husserl, l'autre à Heidegger. Pour l'occasion, les Editions Belles Lettres ont fabriqué un petit coffret, augmentant les deux volumes d'un petit fascicule de présentation et de mots-clés. Il s'agit clairement d'une entreprise pédagogique, mais qui ne cède en rien à l'exactitude et au sérieux d'une étude universitaire. Les deux livres se lisent, comme ils ont été écrits, indépendamment l'un de l'autre. Ils mettent d'ailleurs en œuvre une méthode pédagogique à chaque fois différente: pour Husserl, il s'agit de montrer avant tout la cohérence interne de l'œuvre, en mettant notamment en évidence l'unité entre ses écrits logiques et ses écrits proprement phénoménologiques. Salanskis guide son lecteur pas à pas dans cette monumentale et grandiose construction philosophique.

Pour Heidegger, qui a au demeurant abandonné le thème du flux des vécus au profit de celui de notre être-au-monde, il s'agit plutôt pour Salanskis de mettre en évidence les traits saillants de ce qui peut être éclairant pour notre compréhension de la réalité d'aujourd'hui, ce qui n'est pas la même chose.

Quoi qu'il en soit, le lecteur trouvera dans ce coffret plus qu'une simple introduction à la phénoménologie: une véritable mise en perspective de ses enjeux philosophiques fondamentaux. A sa lecture, il comprendra pourquoi cette philosophie, dont on ne peut nier la technicité, reste aujourd'hui extraordinairement vivante.