«Il est de ces moments où tout semble changé autour de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.» C'est quoi, un festival? C'est précisément cela: un endroit où l'on perd la notion du temps; un lieu qui bouleverse nos habitudes; un microcosme qui génère une société nouvelle. Verbier fait partie de ces festivals qui nous propulsent dans un au-delà. Rien n'est comme ailleurs: le cadre est une montagne en altitude, les concerts se donnent sous une tente en plastique. Du coup, le rapport à la musique change: le public l'écoute et la juge différemment; les artistes l'interprètent autrement. Par le contexte, par l'accumulation des concerts, l'effet est celui d'un vertige, tout comme Jeanne, dans le roman Une Vie de Guy de Maupassant, voit soudain le monde chavirer parce qu'elle se marie: «Un rêve, un vrai rêve»… Et si Verbier était ce rêve?

Depuis sept ans, Martin Engström s'efforce de donner corps à une idée fixe. Il veut libérer la musique de son carcan traditionnel, la débarrasser de ses rites urbains, non pas pour en faire un produit de beauté, mais pour la rendre encore plus miraculeuse. En permettant l'accès libre aux masterclasses, la promiscuité avec les artistes dans le Pub du Mont-Fort – chopes de bière à la main et Kennedy jouant du violon –, le directeur du festival entrouvre les portes du rêve. Tout est là sur un plateau d'argent: les formes se meuvent devant le public, les musiciens font l'exégèse de leur art: «Il n'y a qu'à voir et vous comprendrez», semblent-ils dire. Mais nous, les mélomanes, on ne comprend toujours rien. Même le plus savant des critiques ne saura expliquer le don d'une Martha Argerich. De fait, Martin Engström a compris qu'en rapprochant le public du phénomène musical, il ne fait que renforcer l'énigme. Et au lieu de n'avoir qu'un seul David Copperfield dans l'arène, il en a trois, quatre, dix!

La musique reste un mystère. Et les solistes invités sont les illusionnistes qui matérialisent ce mystère. Partant de ce constat, Martin Engström multiplie les atouts en offrant le catalogue Deutsche Grammophon en chair et en os, le plus prestigieux de la planète. Il mise sur les légendes vivantes: Martha Argerich pour son feu intérieur, Kennedy pour son caractère provocant, Lynn Harrell pour son professionnalisme imparable. Les choix sont discutables, mais ils procèdent d'une stratégie millénaire: drainer le public maximal grâce à des monstres sacrés. Le public a soif d'idoles, il en veut toujours plus. D'où l'idée de les réunir ensemble sur un même plateau afin de susciter un affrontement – les fameuses «rencontres inédites».

Et nous voilà dans la Rome antique! Ces rencontres induisent une part de danger. Soumises à une gloire éphémère (une seule soirée), elles garantissent le spectacle. Le monstre sacré n'est plus seul dans l'arène: il doit se mesurer d'égal à égal. Habitué à briller seul, il est tenté d'engager le combat, comme lorsque le pianiste Zoltán Kocsis a couvert Mischa Maisky dans les Sonates pour violoncelle de Bach, allant jusqu'à déclarer au terme du concert: «Je ne suis pas content de moi. Laissez-moi rejouer mon «Contrapunctus 11» de L'Art de la fugue, et Mischa pourra jouer tous les bis qu'il voudra». Mischa n'a gratifié l'assistance que d'une Sarabande…

Or, un festival n'est pas un combat aux arènes. Ni un tournoi de tennis. Les règles de Roland-Garros ne peuvent s'appliquer à la musique. Tout d'abord, un duo ne s'affronte pas: il s'harmonise. Si la musique de chambre s'appelle ainsi, c'est parce qu'elle se joue dans un cadre intime et qu'elle requiert une collaboration étroite entre les individus concernés. Les solistes sont d'autant plus fragiles qu'ils sont entraînés à dompter seuls leurs concertos. Un Quintette de Schumann les oblige à changer de repère: à Verbier, l'alto de Yuri Bashmet – trop fort, trop âpre – a nécessité un quart d'heure pour s'accorder aux instruments de ses collègues. Inversement, cette force de caractère tranche avec le jeu policé – et quelque peu ennuyeux – du Beaux Arts Trio, ensemble constitué qui a donné le Triple Concerto de Beethoven, en début d'année à Lausanne.

Mais le public, lui, veut croire au tournoi. Il a dressé son catalogue de têtes de série. Il prie pour que son favori gagne. Saturé de références discographiques, il réagit comme un enfant gâté lorsqu'un pianiste fait des fausses notes: «Il a tout mis de côté.» Et alors? Faut-il condamner pour autant une pensée habitée? Dmitri Bashkirov invoque tantôt un solo de hautbois dans Bach, tantôt un quatuor à cordes dans Schubert. A force de juger, le mélomane creuse encore davantage le fossé entre les gladiateurs. Il ne fait qu'alimenter la course aux têtes de série.

Un festival comme Verbier cristallise les peurs. En contrepartie, il offre un tremplin pour dépasser cet état d'esprit. Comme le soliste doit renoncer à son ego, le mélomane doit apprendre à dresser des ponts entre les solistes. Quitte à se faire violence pour renoncer à tout favoritisme. Il doit laisser le miracle se produire, sans le juger. Il doit laisser le rêve se faire, sachant qu'un monstre sacré n'est pas une chose à comprendre, mais à écouter. Et s'il a vécu une émotion, c'est simplement parce que derrière le monstre, se dissimulait un homme capable d'ouvrir une porte à l'intérieur de son cœur. Une résonance profonde qui dépasse de loin le rêve.