Traduire est un travail d'alchimiste, une transmutation. On part d'une langue, d'un chapelet de caractères, de lettres, de mots, de phrases organisés, pensés par un écrivain et on obtient un autre texte, intégralement différent et pourtant étrangement semblable. «Au fond, ce sont des livres que j'aurais voulu écrire. Quelqu'un l'a fait avant moi. Mais moi, je les ai écrits en français, dit le traducteur Bernard Hœpffner qui publie chez Tristram deux nouvelles versions françaises du Tom Sawyer et du Huckleberry Finn* de Mark Twain. Dans un sens, c'est «mon» Huckleberry Finn, dit-il amoureusement, bien plus que celui de Mark Twain: toutes les lettres en ont été changées.»

L'opération a quelque chose de magique, de fascinant, de risqué aussi. Plus encore peut-être lorsqu'elle porte sur une œuvre classique, déjà traduite par le passé, dont un traducteur s'empare à nouveau et qu'il éclaire d'un jour différent. De simple passeur, le traducteur devient alors contradicteur. Il doit se justifier, expliquer pourquoi il s'aventure à relire après d'autres qui l'ont fait parfois de façon magistrale. La retraduction n'est pas une opération anodine.

«La retraduction est un exercice qui se déploie, malgré les apparences tranquilles de l'atelier, dans le contexte d'une espèce de violence. Violence du regard d'autrui, violence contrainte du texte d'autrui que l'on traduit, et auquel on est soumis dans une position sadique ou masochiste, et puis violence des souvenirs scolaires, violence de la correction, peur de mal faire, idée que l'on n'est pas entièrement propriétaire des choses», s'enflamme Jean-Pierre Lefebvre, traducteur de Paul Celan, dans Traduire-Retraduire**, publication du centre de traduction littéraire de Lausanne.

La retraduction est une prise de parole, une prise de position, un nouveau regard assumé sur un livre. Bernard Hœpffner, lui, s'explique en citant Ezra Pound, qui a dit que chaque génération doit retraduire ses classiques.

Irene Weber Henking, directrice du Centre de traduction littéraire de Lausanne, estime que l'idée d'Ezra Pound n'est pas sans «justification. Il y a une évolution dans la lecture du texte original. Les conditions de lecture changent aussi tout comme la culture cible. Le français se rajeunit, il faut adapter le rythme et la forme. Et surtout, la littérature dans la langue cible évolue, propose de nouvelles formes, ouvrant de nouvelles possibilités aux traducteurs.» Bernard Hœpffner le sait bien, lui qui a retraduit Mark Twain en ayant à l'esprit la Zazie dans le métro de Queneau ou Le Voyage au bout de la nuit de Céline.

Certaines retraductions on fait date, comme celle qu'Aline Schulman a faite du Don Quichotte, présentée comme une «restauration» de l'œuvre de Cervantès. Plus récemment, Frédéric Boyer rendait à saint Augustin son audace dans un étonnant Les Aveux (après Les Confessions). André Markowicz, pionnier de la retraduction, a complètement changé la perception de Dostoïevski et des lettres russes en français, offrant des textes vibrant d'énergie. «Avant, il fallait faire beau, constate Irene Weber Henking. Et pour faire entrer dans la langue française un écrivain considéré comme un monument de la littérature russe, il paraissait impensable d'utiliser l'argot, des mauvaises tournures, du langage de la rue.» Elle glisse aussi à l'oreille que les classiques ouvrent un champ aisé à la retraduction, puisque les originaux sont souvent tombés de longue date dans le domaine public. «On retraduit très peu. Pas assez, déplore-t-elle. Seuls les grands classiques mondiaux ont cette chance.» Et pourtant, estime Irene Weber Henking, «la meilleure chose qui puisse arriver à un texte est de se faire traduire et retraduire. Cela révèle, à chaque fois, de nouvelles couches de sens.»