Jean-Pierre Lefebvre est titulaire de la chaire de littérature allemande à l’Ecole Normale Supérieure à Paris, philosophe, connu pour ses traductions de Marx, Hegel et Paul Celan. Il a lui-même traduit et préfacé l’ouvrage majeur de Freud, la Traumdeutung, L’Interprétation du rêve. Deux autres textes paraissent en même temps dans la collection de poche Points: Totem et Tabou (Dominique Tassel) et Le Malaise dans la civilisation (Bernard Lortholary).

Le Temps: Le fait que l’œuvre de Freud tombe dans le domaine public engendre de nombreuses retraductions. En quoi sont-elles nécessaires?

Jean-Pierre Lefebvre: Les traductions disponibles ont soulevé des critiques, il y avait donc une nécessité historique. La première traduction, souvent du vivant de l’auteur, est aventureuse, éprouvante, le texte ne s’est pas encore déposé dans la culture. La deuxième est plus littérale, l’œuvre de spécialistes, d’universitaires, souvent lourde. La troisième peut réconcilier littéralité et qualité littéraire. Le projet du Seuil, avec ses préfaces, s’adresse à un public de jeunes, de lycéens. Dans un moment où l’œuvre de Freud tend à être évacuée des programmes, où elle est perçue comme une menace envers le fonctionnement de la famille, de la justice, de la religion, je pense que c’est un geste politique et je le salue.

– Vous êtes philosophe et germaniste. Il n’est donc pas nécessaire d’être psychiatre ou psychanalyste pour traduire Freud?

– La tâche du traducteur consiste à lire et à étudier suffisamment pour conquérir une familiarité avec les thèmes dont traite l’œuvre originale. Les livres de Freud s’adressent à un public large. Il faut donc avant tout être un bon locuteur de l’allemand et un bon lecteur.

– Freud est-il un bon écrivain?

– Il a une bonne culture littéraire et il sait écrire. Mais surtout, il a cette obstination de savant qui veut convaincre un public large de la validité de ses théories. Ses qualités principales sont la clarté et la lisibilité. Et puis, sauf dans le dernier chapitre, plus technique, L’Interprétation du rêve est un texte séduisant dont la matière parle au lecteur. Freud est un homme agréable, présent dans ce texte en tant qu’individu, soucieux de traiter les objections, de les éliminer une à une. Il explore un continent neuf, il ouvre des portes et descend avec une lampe dans des profondeurs jusque là plongées dans des ténèbres permanentes. Il ne s’agit pas d’en faire un gourou, mais il ne faut pas négliger le caractère proprement prophétique de cette œuvre.

– Sa langue vous a-t-elle posé des difficultés particulières?

– Non. Il emploie quelques austriacismes, mais pas trop. La vraie difficulté consiste à bien identifier le fonctionnement de la pensée. Il ne faut pas oublier que pour Freud, le rêve n’est pas qu’images, il est aussi pensée, il appartient à l’univers mental et poursuit une finalité qui est la réalisation d’un désir. Ainsi, Freud distingue Gedankengang, un raisonnement logique, traduit par «démarche volontaire»; pour Gedankenkette, suite d’associations apparemment illogique, j’ai opté pour «chaîne de pensées»; Gedankenvorgang, qui indique une progression, devient «processus de pensée». Et enfin, il y a Gedankenzug, comme le trait sur une suite de notes de musique, ici «séquence de pensées». Le choix de ces termes, c’est ce qui m’a fait travailler le plus. Je me suis donné la possibilité de différer mes choix jusqu’à la fin: c’est comme l’escalade, il faut savoir et pouvoir prendre son temps.

– Le même mot, en allemand, n’est pas toujours traduit de la même façon.

– C’est un principe essentiel. Un mot irradie des sens différents selon le contexte où il s’inscrit. Sinon le langage ne serait que code. Le français et l’allemand ne découpent pas le réel de la même manière, il est essentiel de pouvoir choisir.

– Avez-vous pris plaisir à ce travail?

– Oui, j’y ai mis beaucoup d’affect. Mon rapport au rêve en a été modifié. C’est un ouvrage qui parle à l’individu dans son plus intime tout en ayant une portée universelle. Il exerce une séduction magique.

Propos recueillis par Isabelle Rüf