roman

Dans «Rétrospective» d’Avraham B. Yehoshua, un vieux réalisateur israélien monte à Compostelle

Les questionnements intimes des personnages d’Avraham B. Yehoshua sont toujours chevillés au destin problématique d’Israël

Genre: roman
Qui ? Avraham B. Yehoshua
Titre: Rétrospective
Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche
Chez qui ? Grasset, 480 p.

En Israël, Avraham Yehoshua est célèbre pour ses engagements dans le camp de la paix, aux côtés de David Grossman et d’Amos Oz. Né à Jérusalem en 1936 dans une famille d’intellectuels séfarades, il s’oppose farouchement aux partisans de la violence et il ne cesse de dénoncer toutes les formes de fanatisme, en particulier celui qu’«on trouve aujourd’hui aussi bien chez les religieux nationalistes ultra-sionistes qui peuplent les colonies que parmi les ultraorthodoxes antisionistes», dit-il. Mais lorsqu’il s’installe à sa table d’écrivain, il change totalement de préoccupations, tourne le dos au combat politique et cultive les fleurs d’un jardin secret qui est l’un des plus attachants de la littérature israélienne. D’un roman à l’autre, depuis L’Amant et Monsieur Mani , Yehoshua tisse une tapisserie subtile où le motif intime se noue constamment à la trame de l’Histoire: pour ses personnages – des êtres souvent tourmentés –, les questions existentielles sont toujours chevillées au destin problématique d’Israël, comme si le personnel et le collectif étaient les deux faces de la même carte romanesque. Et dans cette tentative de mettre en scène une époque sans cesse menacée, l’écriture ressemble à un baume, à une catharsis où «nos faiblesses et nos humiliations se transforment en beauté».

Ces mots sont l’une des clés du nouveau roman de Yehoshua, Rétrospective . Pour la première fois, il y donne la parole à des artistes, tous liés au monde du cinéma, qu’il s’agisse des acteurs, des scénaristes, des directeurs de la photo ou des metteurs en scène. Son but? Interroger la création, éclairer ses enjeux esthétiques et philosophiques, poser le regard sur cette alchimie complexe qui donne naissance à un film. Yaïr Mozes, le héros, est un vieux réalisateur israélien qui, au fil des années, a appris «à entretenir un conciliabule amical avec la mort» mais qui se demande «comment ne pas renoncer au désir pendant le peu de temps qui nous reste». Né à Jérusalem à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il a vu son pays marcher vers la peur et, s’il semble passablement désenchanté, c’est, dit-il, parce qu’«un sombre abîme est tapi sous la réalité visible».

Lorsque s’ouvre le roman, Mozes vient de quitter Israël afin d’assister à une rétrospective de ses œuvres de jeunesse à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville dont l’architecture et la spiritualité le fascinent. Pour ce voyage aux allures de pèlerinage intime, Ruth, une de ses actrices fétiches qui fut aussi sa compagne, a accepté de l’accompagner et, ensemble, pendant trois jours, ils vont visionner six films anciens. Des films qui rappellent étrangement les premières nouvelles écrites par Yehoshua à la fin des années 1950 – des récits très influencés par Kafka, où il dénonçait déjà l’autorité religieuse qui commençait à menacer la belle laïcité d’Israël.

Pendant cette rétrospective, Mozes replonge dans son passé, revisite sa jeunesse et, au cours de ce lent cheminement intérieur, évoque une blessure qui continue à le tourmenter: sa rupture avec Saül Trigano, un scénariste qui fut à la fois son mentor et son ami. Les deux hommes sont brouillés depuis trois décennies parce que, dans un de ses films, Mozes avait censuré une scène qui avait une importance capitale aux yeux de Trigano. Et si Mozes se souvient brutalement de cette scène – où Ruth aurait dû tenir le rôle féminin –, c’est à cause d’un petit tableau accroché dans la chambre de son hôtel espagnol: une «Caritas Romana» qui, de Rubens au Caravage, inspira de nombreux peintres et qui représente une jeune femme en train d’allaiter un vieillard décharné…

Obsédé par ce tableau, Mozes ne cessera de se demander pourquoi il a été déposé sur son chemin, et par quelle main. Un geste de Trigano, afin de sceller une réconciliation? C’est sur ce mystère que se noue Rétrospective , construit autour d’une amitié brisée et de cette «Caritas Romana» qui ressemble à une promesse d’expiation, pour Mozes aussi bien que pour Trigano. C’est dire la richesse symbolique de ce roman où le cinéma et la peinture se font écho et où un homme tente désespérément de corriger son passé. Sa quête, Yehoshua l’orchestre dans toute sa complexité psychologique. Et, en guise de dénouement, il fait intervenir le vieux Don Quichotte, dont le flambeau étincelant continue à éclairer cette Espagne où Mozes était venu chercher la lumière.

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Avraham B. Yehoshua

dans le «New York Times», 30 juillet 2006

«J’étais considéré comme l’un des plus optimistes parmi les écrivains israéliens. Aujourd’hui, une grande part de cet optimisme est partie»
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