Scala de Milan. Fin du premier acte de Tristan und Isolde. «Chéreau, c'est le champion des mouvements de foule». Ce Parisien bien né, cheveu argenté, œil d'aigle, s'émerveille de la chorégraphie sur le plateau. Il retrouve le Chéreau de toujours, celui qui aime à dépeindre les tiraillements du cœur et à embrasser les grands mythes sans perdre pied avec la réalité. Tristan et Isolde ont beau se perdre dans un brasier de baisers, autour d'eux, des matelots les ballottent comme un sac de provision et tentent d'étouffer leurs ébats impudiques.

L'année 2007 fut celle de Patrice Chéreau à l'opéra. Hasard des calendriers: le metteur en scène français a signé deux spectacles reçus à bras ouverts, De la Maison des Morts à Vienne et à Aix-en-Provence (avec Pierre Boulez), et Tristan und Isolde à Milan (avec Daniel Barenboïm). Le défi était gigantesque: auréolé de rares et beaux succès sur la scène lyrique (le Ring légendaire de Bayreuth, Lulu de Berg, opéras de Mozart...), Chéreau ne pouvait décevoir. La critique - parisienne surtout - fut bien sévère à l'égard de son dernier spectacle: un Così fan tutte de Mozart à l'Archevêché d'Aix-en-Provence qui, en 2005, en avaient dérouté plus d'un. Trop sombre, vide, austère. Les traits «opéra bouffe» de Così étaient gommés au profit d'une vision radicale portée sur la détresse de deux jeunes femmes prises au piège de leurs fiancés. Et pourtant, quel soin porté à la direction d'acteurs (voir le DVD issu des représentations aixoises).

Le rapport au corps, les mouvements de foule: Chéreau a mené au paroxysme cette obsession-là dans De la Maison des Morts. L'opéra de Janácek inspiré d'un roman-reportage de Dostoïevski occasionne une étonnante plongée dans le monde du bagne. Au temps wagnérien, qui s'étire pour mieux entrer dans la tête des protagonistes, pour mieux cerner leurs contradictions, s'oppose le langage concentré et hérissé du compositeur tchèque. Une succession d'arrêts sur image, proches du cinéma (magnifiques lumières rasantes), traités en habiles zooms avant et zooms arrière, qui se télescopent et s'entrechoquent. Examen de conscience, oui, mais dans un autre espace-temps.

Patrice Chéreau ne refait pas le monde. Pour lui, les hommes sont des astres en chute libre, et de cette chute naît leur salut, leur «volonté de s'en sortir». Au creux de ce bagne, au fin fond de la Sibérie, un hymne à la vie. Loin de traiter l'opéra de Janácek comme un documentaire, ponctué de récits épars, il est parvenu à doter chaque individu d'une épaisseur. Le destin d'un seul devient celui de tous. D'une histoire de bagne il est parvenu à édifier une parabole sur l'entraide et la liberté. Ces hommes se serrent les coudes, passent aux aveux pour mieux forger une confiance mutuelle qui les amènera - situation inattendue - à mimer des scènes d'amour.

De la Maison des Morts se passe dans un monde d'hommes - ce n'était pas pour déplaire à Chéreau, a-t-il dit. La pantomime du deuxième acte (une représentation de théâtre autour du mythe deDon Juan et de La Belle Meunière) a fait couler beaucoup d'encre. Ici, les hommes se déguisent en femmes, entreprennent tout un jeu de course-poursuite, lâchent des baisers furtifs parce que le théâtre le justifie. Chéreau aurait pu céder à la complaisance. Il en fait une porte à la tendresse. Non pas une appropriation gratuite et outrancière, mais un parti pris dicté par la situation: le metteur en scène gagne en crédibilité.

Tristan und Isolde se passe aussi dans un monde d'hommes. Chéreau a su comme personne suggérer l'étau carcéral dans lequel évolue Isolde. La princesse d'Irlande est à la merci de mâles lâches. Tristan le premier qui la livre en épousailles à son oncle et suzerain le roi Marke de Cornouailles. L'activité des matelots autour d'eux sur le navire (1er acte), faisant leur toilette avec les moyens du bord, occupés à leurs basses besognes, tout cela en mouvements fugaces et rapides, sur les récifs de la musique wagnérienne, tranche crûment avec leurs démêlés psycho-émotionnels.

Chéreau prend à bras-le-corps ses personnages là où Stéphane Braunschweig, dans La Walkyrie à Aix-en-Provence en juillet, s'est montré si terne et lisse. Malgré les bouillonnements de la Philharmonie de Berlin menée par Simon Rattle, ni les jumeaux incestueux, ni Wotan ni Brünnhilde n'ont pris chair. Et quelle pauvreté des décors, face aux parois grises, certes, mais si riches de mystère de Richard Peduzzi pour Chéreau. La suite de ce Ring aixois ne promet guère.

Si le Tristan de Chéreau restera dans les annales, son De la Maison des Morts, chaud-froid haletant, porté par un Pierre Boulez lumineux et fébrile, apporte une nouvelle pierre à l'édifice de la mise en scène d'opéra.