Genre: Anthologie
Qui ? Francis Scott Fitzgerald
Titre: Fragments de paradis
Traduit de l’américain par Jacques Tournier et Nicole Tisserand
Chez qui ? Omnibus, 1420 p.

D’ abord, il y a le mythe: Scott le magnifique, ce prince de la nuit qui traversa les Années folles sur un air de jazz, entre deux palaces, une orchidée à la boutonnière et une coupe de champagne à la main. Profil de dandy, cœur de flambeur, éternelle gueule de bois, le météore des lettres américaines s’est sculpté un destin qui commence comme un conte de fées et qui se termine par un naufrage – il est mort à 44 ans, en 1940, détruit par l’alcool. Et s’il continue de nous fasciner, c’est parce qu’il incarne la tendre insouciance d’une époque qui ressemble à un âge d’or. Son parfum si singulier, on le retrouve dans un épais volume de la collection Omnibus intitulé Fragments de paradis , où sont rééditées soixante-quatre nouvelles suivies d’un de ses romans les plus célèbres, Tendre est la nuit .

«J’ai beaucoup exigé de mes émotions. C’était un prix lourd à payer, car à chacune de ces histoires se mêlait une goutte de quelque chose qui était plus que mon sang, plus que mes larmes, plus que ma semence», disait Fitzgerald pour commenter les multiples nouvelles qu’il écrivit pendant deux décennies, en guise de codicilles à ses romans. Et si ces récits, payés à prix d’or par les journaux américains, furent les reflets de sa propre chair, ils lui permirent aussi de rembourser ses innombrables dettes et de renflouer ses rêves de nabab.

D’une histoire à l’autre – entre l’automne 1919 et l’été 1940 –, on peut revisiter la brève et tempétueuse existence de Fitzgerald, tout en retrouvant ses personnages favoris: des jeunes filles émancipées qui collectionnent les aventures amoureuses et des garçons plus ou moins maladroits dans le domaine du cœur, souvent obsédés par l’argent. Les plus pauvres bluffent pour faire croire qu’ils sont nés sous une bonne étoile. Quant aux riches, ils s’émoustillent dans d’éternelles nuits blanches et passent leur temps à gaspiller la fortune de leurs parents. Pour tromper l’ennui, certains d’entre eux vont écumer l’Europe et, quand ils en reviennent, c’est pour affronter un adversaire impitoyable: le temps, qui creuse des rides de plus en plus profondes sur leurs visages et qui efface inexorablement les souvenirs d’une jeunesse enchantée en déposant au détour des destins son lot de désillusions et de remords. Commentaire de Fitzgerald: «Ces garçons allaient avoir plus tard un prix à payer pour avoir été trop comblés, et la suite ne pouvait qu’être décevante.»

Mêlant ivresse et désinvolture, mélancolie et élégance, rêves de gloire et espérances brisées, ces récits permettent aussi de suivre les soubresauts de la grande crise économique qui terrassa l’Amérique, une crise dont la version intime se nomme dépression. «Cette histoire s’est passée de nos jours, dans un climat de découragement général», c’est avec ce genre de phrases que Fitzgerald plante souvent les décors. Face à la tourmente, il s’accroche à ses chimères en illusionniste nostalgique, à l’ombre des vérandas et des jeunes filles en pleurs, avant d’esquisser un magnifique autoportrait dans «Regarde le pauvre paon!», une des nouvelles les plus emblématiques du recueil: il y raconte l’histoire de Jason, un homme aux abois qui tente de masquer ses blessures devant sa petite fille, le seul être qui ne l’ait jamais trahi.

Ancrées dans la vie, écrites à fleur de peau, ces nouvelles sont autant d’étoiles filantes dans la galaxie Fitzgerald. Et c’est une autre rasade d’émotion qu’il nous sert dans Tendre est la nuit, un roman culte composé entre 1932 et 1934, alors qu’il était contaminé au plus profond de lui-même par les névroses de sa femme Zelda, un mal qui attisa ses propres inquiétudes. L’Histoire? Celle de l’Amérique torpillée par le krach de Wall Street. Et celle d’un couple déchiré – Dick et Nicole – qui s’enlisera peu à peu dans l’enfer de l’alcool et de la folie. Mais il y a aussi dans ces pages des musiques infiniment plus douces, comme un air de charleston qui s’égrène jusqu’au petit matin, tandis que le beau Scott étourdit son lecteur avec sa voix si délicate. Et lorsque l’adversité finit par la briser, elle sème dans son sillage des éclats de pur cristal, comme des fragments de paradis.

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Extrait de «Tendre est la nuit»

«Ils burent une bouteille de vin. Un vent léger jouait avec les aiguilles de pin, et la lumière voluptueuse de ce début d’après-midi dessinait sur la nappe à carreaux de petites taches de chaleur aveuglante»