C’est un endroit où vous êtes déjà venu. Vous reconnaissez l’atmosphère des lieux, peut-être la disposition des pièces, une certaine lumière. Tout semble familier et pourtant, beaucoup de choses ont changé. Les murs ne sont plus les mêmes: ont-ils été rafraîchis? Les meubles ont bougé, paraissent plus neufs, ou au contraire plus vieux, patinés… Les rideaux? Tiens. Y en avait-il là, la dernière fois? Ou était-ce un store vénitien? Et ce poêle, n’était-il pas, auparavant, une cheminée? Le jardin luxuriant éclatait de verdure. Et le voilà aujourd’hui jaune, noir et sec. L’eau de la fontaine a gelé et des plaques de neige dessinent d’aléatoires parterres blancs.

Vous étiez là, presque au même endroit, il y a un an ou deux. Vous y êtes peut-être même venu plusieurs fois avant cela, à quelques années ou mois d’intervalle. Si le décor bouge, si les habitants ne sont pas les mêmes, une impression de déjà-vu pourtant – un bruit peut-être? – vous fait signe à chaque visite.

Retrouver un auteur ou une autrice, entrer dans un de ses livres, souvent le dernier, un tout frais, un qui vient de paraître, peut provoquer ces sensations de retrouvailles. Il y a dans chaque nouvel ouvrage d’un même écrivain ou d’une même écrivaine, une étrangeté, quelque chose à découvrir. Mais cette nouveauté semble parfois posée, comme un glacis transparent, sur une surface somme toute familière.

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En ouvrant le livre, on reconnaît une voix, une façon de faire, un ou des types de personnages. Des auteurs, des autrices ont des domaines imaginaires plus vastes que d’autres. Certains, comme Salman Rushdie, jouent à l’échelle du monde, des ciels et des océans. Ils traversent les continents mais toujours à leur façon, empruntant des chemins qui leur appartiennent; leurs détours et leurs labyrinthes, même complexes, ne renvoient qu’à eux. D’autres arpentent inlassablement des villes, des époques, des lieux récurrents, comme Patrick Modiano, qui ne cesse de retisser la toile de déplacements anciens, dans Paris, sur la côte parfois ou en Haute-Savoie…

L’écriture de Marie NDiaye, qu’on retrouve cet hiver avec La Vengeance m’appartient, réveille tout particulièrement ces vertiges familiers: avec elle, les lieux varient mais reviennent – elle parcourt la France, l’Afrique aussi parfois – et surtout ses voix se répondent et vous parlent avec ce même ton égal, presque monocorde et avec la même stupéfiante constance. Sitôt le livre ouvert, on est saisi par ses fantômes familiers, ses figures que l’on reconnaît pour inquiétantes et dont il faut bien saluer, une fois encore, les questionnements qui, bien qu’on s’y attende, demeurent follement angoissants.

Voilà ce que lire peut faire au fil des ans et des livres: dérouler des tapis de songes récurrents, d’imaginaires retrouvés, d’atmosphères déroutantes et pourtant si personnelles. Ouvrir le livre d’un auteur connu – connu de soi-même bien sûr –, c’est vivre éveillé le retour d’un rêve, c’est éprouver la merveille d’une découverte apprivoisée, c’est repartir les yeux bandés, prêt à être saisi, le long d’une route maintes fois parcourue.

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