Une réunification tardive à Ibiza

Drame «Amnesia» de Barbet Schroeder revient sur la question allemande à Ibiza

Un film maladroit mais très personnel, avec une grande Marthe Keller

Le film a divisé à Cannes et Locarno, hors compétition, il divisera en salles. C’est bien simple: soit on ne retient que ses défauts, qui sautent aux yeux, soit on décide qu’ils sont mineurs en regard de la stature de l’auteur et de ce qu’il essaie de dire. S’agissant de l’insaisissable Barbet Schroeder, 73 ans, et d’un film aux allures testamentaires, on choisira ici la seconde option, tant pis si le résultat est en effet un peu trop plat et maladroit. A l’évidence, Amnesia ne s’adresse pas aux amnésiques, mais à ceux pour qui le cinéma est affaire de mémoire.

Sept ans après son film précédent, la peu convaincante fantaisie japonaise Inju – La bête dans l’ombre (2008), notre citoyen du monde revient donc à son point de départ: la villa familiale sur l’île d’Ibiza qui avait servi de décor pour sa première réalisation, More, en 1969. Mais c’est un peu une fausse piste. Plutôt qu’un retour sur la génération hippie, dont il avait prédit le délitement, il sera ici question d’Allemagne, mère aussi lointaine que blafarde pour le cinéaste né à Téhéran d’une physicienne allemande et d’un géologue suisse, élevé ensuite en Colombie puis en France. C’est ainsi de sa propre mère que Schroeder s’est inspiré pour ce premier film d’une possible veine autobiographique, après une étrange carrière entre fiction (Before and After) et documentaire (L’Avocat de la terreur), Europe (Maîtresse) et Amériques (La Vierge des tueurs) , indépendance (Barfly) et Hollywood (Murder by Numbers).

Amnesia raconte la rencontre de deux expatriés sur l’île d’Ibiza, au début des années 1990. Martha vit là depuis des décennies et a renié sa patrie après le nazisme, au point de ne plus vouloir en parler la langue. Un jour, un nouveau voisin se présente à sa porte, suite à un petit accident domestique. Jo, 25 ans, est musicien et venu de Berlin pour participer aux débuts de la révolution électronique. Alors qu’il rêve de débuter comme DJ au night-club Amnesia (qui existe réellement), la solitude et les mystères de cette sexa- ou septuagénaire intriguent le jeune homme, qui, de son côté, a pu croire le passé réglé avec la chute du Mur…

On ne promettra pas que ce qui s’ensuit est d’un suspense trépidant. Imaginez plutôt une longue conversation entre amis à l’heure de la sieste, avec une vue imprenable sur la Méditerranée. Au fil de leurs rencontres, un improbable attachement naît entre les voisins, à peine dérangé par l’arrivée d’amis de Jo, également musiciens, et l’intrusion de clients intéressés à racheter la villa de Martha. Tandis qu’elle s’initie à la techno, il découvre son passé de violoncelliste. Puis un jour débarquent la mère et le grand-père de Jo, et rien ne sera plus comme avant.

Derrière sa tranquillité de surface et son anglais «international» de convention, Amnesia remue donc de vieux démons. A jamais chassés par les rythmes entêtants de la techno? De manière à la fois réaliste et passablement naïve, le film parie que non. Certes, les fantômes du nazisme et la faute impardonnable de la Shoah ne s’effacent pas si facilement et sont appelés à perdurer. Mais fallait-il pour cela passer par ce petit psychodrame de mauvais théâtre (avec un long monologue embarrassant de Bruno Ganz) et cette rencontre musicale un peu risible (le violoncelle mixé dans la boucle techno qui réunit tout le monde) pour réconcilier les générations?

Avec des dialogues plus théoriques que vraiment habités par les acteurs, le film menace toujours de tomber dans la dissertation appliquée, ou pire encore, la leçon d’un vieux prof barbant. Et côté visuel, l’image haute définition du vieux complice Luciano Tovoli (depuis L’Affaire von Bülow/Reversal of Fortune, en 1990) est certes belle mais aussi bien lisse, en accord avec une mise en scène classique à la limite de l’effacement. Qu’est-ce qui, alors, interpelle malgré tout?

A travers quelques plans qui renvoient des effluves de More (malgré l’absence de drogue, ecstasy compris), peut-être le fait qu’entre l’inaltérable Marthe Keller et le jeune Max Riemelt (découvert dans La Vague de Dennis Gansel et qui pourrait être son petit-fils!), l’attraction ne paraît ni feinte ni impossible. Et c’est là, dans cette ambiguïté amoureuse qui rejoint au-delà de la morale les différentes attitudes adoptées par les Allemands après la guerre, qu’on retrouve bien Barbet Schroeder, cinéaste depuis toujours fasciné par la transgression et les potentiels abîmes de l’humain.

Historiquement, valait-il mieux pardonner ou non? S’enfuir et se cantonner dans un splendide isolement ou s’impliquer dans une reconstruction forcément imparfaite? Et de manière plus générale, ne risque-t-on pas toujours de se mentir à soi-même plutôt que d’affronter ses erreurs? Pour finir, Amnesia mène ses interrogations jusqu’à un apaisement fait de réconciliation intime, de sage renoncement et de contemplation de couchers de soleil «jamais pareils» sur la mer. Résonne alors le fameux poème de Joseph von Eichendorff Au crépuscule (Im Abendrot), récité plus tôt par Martha: «O vaste paix sereine/Si profonde au crépuscule/Que nous sommes las d’errer!/Serait-ce donc là la mort?» («O weiter, stiller Friede!/So tief im Abendrot./ Wie sind wir wandermüde/Ist dies etwa der Tod?»). Testamentaire, assurément.

VV Amnesia, de Barbet Schroeder (Suisse-France, 2015), avec Marthe Keller, Max Riemelt, Bruno Ganz, Corinna Kirchhoff, Joel Basman, Fermi Reixach, Felix Pons. 1h35

Derrière sa tranquillité de surface et son anglais «international», «Amnesia» remue de vieux démons