Musique

A La Réunion, les enfants d’Alain Péters chantent encore

Comment un paria insulaire, mort à 43 ans, est devenu une légende de la musique. Reportage dans l’Océan indien avec ses héritiers

La route de Cilaos est parfois si étroite qu’il faut choisir entre le ravin à droite et la roche à gauche. Après avoir vaguement résolu le dilemme et s’en être sorti sans croiser de ces bus qui calculent au millimètre leur trajectoire, le cirque naturel se dessine enfin. Une clairière volcanique, aspirée par les montagnes, la rivière en contrebas, ces forêts tropicales qui mangent le moindre espace épargné par les ronds-points de la République. Gilles Lauret roule, son enfant sur la banquette arrière murmure des prières en créole. L’expédition n’a qu’un seul but. Rencontrer la fille unique d’Alain Péters.

On ne connaît de lui que des photographies élimées, un visage de papier-crêpe, on dirait un Gitan sans roulotte. Et une poignée de chansons posthumes, réunies dans l’album Parabolér. Alain Péters est mort en 1995 à Saint-Paul de la Réunion, il avait 43 ans. Depuis, sa réputation ne cesse de croître. Ses chants sont repris dans le monde entier: Bernard Lavilliers, Piers Faccini, la Brésilienne Mart’nalia, les Suisses du label Moi J’Connais ont même réédité sa musique en vinyle. Cet été, le groupe français Moriarty a sorti un beau disque hommage à Alain Péters sous le nom de «Wati Watia Zorey Band», où ils empoignent quelques inédits.

Culture de l’insoumis

Il y a quelque chose dans sa musique, dans son destin et ses errances, qui a touché bien au-delà de l’Océan Indien. Le balancement fébrile de son luth africain, la takamba, ce créole chaviré qui parle d’un soleil méchant, de la rocaille sous les plages, l’île décrite comme un bateau naufragé. L’adoption aussi d’une musique et d’une culture nommée le maloya, longtemps considérées par l’Etat français comme un instrument d’insoumission; des tambours mystiques dans des cabarets clandestins, la rencontre des cultes malgaches, des migrations hindoues et, dans le cas de Péters, du rock progressif.

Au fil du temps, ce vagabond stellaire, mort d’avoir trop bu et peu dormi, est devenu une sorte de héros claudiquant pour la Réunion. «Certains l’appellent Saint-Péters», explique Gilles Lauret, l’un des jeunes musiciens de l’île pour lesquels cette musique a tout changé. Dans l’un de ses hymnes les plus célèbres, «Rest’La Maloya» qui crépite comme une palmeraie en feu, Péters chante le nom de sa fille, Ananda Devi qui l’a connu sur «la marche la plus en bas». Elle vit dans cet envers du monde, cirque de Cilaos, à mille siècles des plages et des surfeurs qui glissent à l’abri des filets anti-requins.

Une takamba en relique

Une maisonnette avec un champ, elle ressemble aux cases du Kashmir. Il y a des déesses indiennes pendues aux murs, des enfants qui dansent, un chien qui ronfle. Le mari d’Ananda fabrique des percussions, des luths takamba. Sur la table extérieure, justement, une takamba. Celle d’Alain Péters. «Je n’ai presque rien gardé de lui, quelques textes manuscrits et cet instrument. Le reste, il l’avait perdu, vendu ou cassé.» Ananda Devi parle peu, elle a une petite voix rentrée qui ne s’épanouit que lorsqu’elle chante.

«Mangé pou le cœur», peut-être le premier morceau de Péters à avoir voyagé. Une transe douce d’été nébuleux. Gilles Lauret empoigne le luth, les deux voix s’entremêlent, celle très aiguë du garçon, celle pétrie de blues d’Ananda. Depuis quelques mois, ils préparent ensemble des chansons. Pas seulement des reprises, mais des chapitres neufs, l’histoire d’une femme qui longtemps a refusé la musique: «J’ai tout fait pour y échapper. Mais il faut se rendre à l’évidence, je ne suis jamais autant moi-même que lorsque je chante.»

On me disait qu’il était un grand poète, tout ce que je voyais, c’était sa chute

Ananda Devi, élevée par sa mère en métropole puis sur l’île, raconte un père dont elle avait honte, qui mendiait devant les échoppes, s’épuisait de rhum arrangé. «On me disait qu’il était un grand poète, tout ce que je voyais, c’était sa chute.» En 1994, quelques mois avant sa mort, Alain Péters refait surface. Un théâtre de verdure, à Saint-Gilles, au Nord de la Réunion. Des milliers de fanatiques ont fait le déplacement. Péters porte le poids de la dérive, sa voix plie parfois, mais le public entier reprend ses refrains.

«J’ai compris à ce moment-là que ce qu’on m’avait dit était vrai. Il comptait pour ces gens. J’ai l’impression d’avoir manqué mon père. Mais sa musique, elle, fait son chemin.» Pour bâtir son répertoire, Ananda Devi a choisi deux artistes parmi les plus talentueux de l’île qui appartiennent à la même génération: Gilles Lauret, dont la guitare met des éclairs dans la tradition, et Sami Pageaux-Waro, un percussionniste au regard sévère face à des rythmes qui prennent à tous les continents.

Créole identitaire

Waro, dans la musique réunionnaise, est un autre nom mythique. Le père de Sami, Danyel Waro, est un guerrier roux aux lunettes épaisses, un poète terrien, un révolutionnaire à la voix de funambule martial. Un après-midi, dans la commune de Saint-Joseph, au milieu d’une plantation de cannes, Danyel et Sami, mais aussi Gilles Lauret, enseignent à des écoliers les arcanes du maloya. Des mois de préparation pour qu’ils chantent en créole. Au milieu du spectacle, face aux parents, Danyel Waro explique que sa propre langue était interdite en classe lorsqu’il était enfant. «On nous a fait croire que, pour réussir, il fallait parler français. On nous a coupés de notre âme.» Waro a connu le maloya dans les réunions du Parti communiste réunionnais, lorsque cette musique foncièrement identitaire portait le projet autonomiste.

On nous a fait croire que, pour réussir, il fallait parler français. On nous a coupés de notre âme

Aujourd’hui, tout semble avoir changé – l’éducation nationale inclut le maloya et, a fortiori, les rimes créoles dans son cursus. Mais rien n’est simple. Le créole reste pour beaucoup considéré comme une sous-langue, un galimatias paysan, et le poète Jean-Claude-Carpanin Marimoutou, qui tient la chaire de créole à l’Université de La Réunion, se bat encore contre des moulins à vent: «Il y a dans la nouvelle génération une acceptation majoritaire de l’assimilation. La plupart des étudiants se sentent intégralement Français. Quand j’avais leur âge, ce n’était pas le cas.»

Le créole, perçu comme un reliquat folklorique, est pourtant au cœur de la nouvelle musique réunionnaise. Celle que l’on pouvait entendre en juin au Iomma, le marché des musiques de l’océan indien, et au Sakifo, le grand festival de La Réunion. Tricodpo, Philéas Urbain, le groupe Grèn Sémé, Zanmari Baré. Mais aussi des adolescents vertigineux, venus des cités, qui se passaient au début de tambour parce qu’ils ignoraient comment en tendre les peaux et mimaient le bruit du kayamb, ce plateau rempli de graines, en frottant des sachets plastiques: l’orchestre Marmay La Kour, les mômes du quartier en traduction littérale.

Maloya du bitume, maloya des forêts, il y a une renaissance culturelle à La Réunion, un réinvestissement de la langue créole. Chez Gilles Lauret, dans une maison suspendue au-dessus du vide, le vrai trésor est un jardin immense, rempli de plantes dont il connaît tout, de caméléons, d’odeurs qui tôt ou tard seront mijotées dans un plat scellé. Chacune a son nom créole.

Renaissance culturelle

Lauret a une trentaine d’années. Il vous parle de son pays comme d’un terroir sans fond, d’une île qui doit à trois continents, d’une enfance où il courait après avoir répété sa musique dans l’océan le plus proche. Comme beaucoup, il était parti étudier en métropole, Nord de la France, un conservatoire où même les étés restaient frileux. «C’est là-bas que j’ai réappris ma terre. La Réunion me manquait terriblement. J’ai écouté Alain Péters, sans cesse, et il m’a mis sur la voie.»

Celle d’une langue qu’on triture, d’une tradition soumise à toutes les tempêtes, il ne s’agit pas pour lui de rejouer le maloya des anciens, celui des percussions et des voix jointes. Gilles Lauret donne du rock, cherche l’universel dans son pré carré. Exactement comme Péters qui aimait autant Led Zeppelin que les papas anonymes des carrefours réunionnais. C’est ce que La Réunion enseigne: l’appartenance est un transport, un tremblement. Rien de figé sur cette île qui s’invente dans ses migrations cumulées.

Sur le chemin du retour, on passe par Montreuil, tout au bout de la ligne de métro. Le salon de Loy Ehrlich avec ses canapés muraux ressemble à un demi-palais marocain. Sur les étagères, des instruments venus de partout, dont la réplique exacte de la takamba d’Alain Péters. On lui montre une vidéo prise à Cilaos d’Ananda Devi et de Gilles Lauret, lorsqu’ils jouaient «Mangé pour le cœur»: «C’est la mienne?» Il pointe la takamba. Il y a presque quarante ans, Loy Ehrlich, voyageur impénitent, musicien qui plus tard croisera la route de Youssou N’Dour, de Touré Kunda, de Louis Bertignac et fondera le Hadouk Trio, achetait sur un marché de Tombouctou ce luth minimal.

Groupe Caméléon

«Alain Péters était un ami. J’ai vécu dans les années 1970 à La Réunion, nous nous étions installés en communauté avec des musiciens de l’île. Nous avons fondé le groupe Caméléon, avec notamment Alain à la basse.» Caméléon, tout en s’appuyant sur les rythmes et les mélodies du maloya, devait beaucoup aux culbutes électriques du rock progressif. Après son périple malien, Ehrlich ramène l’instrument et l’offre à Péters qui l’intègre immédiatement dans sa musique. «Je suis étonné que la takamba ait survécu. Alain a beaucoup habité dans la rue, il éparpillait à peu près tout.» Non seulement la takamba a survécu. Mais elle est pratiquement devenue un luth traditionnel réunionnais, avalé par les ensembles locaux qui raffolent de son chant hypnotique. Le mari d’Ananda Devi en fabrique pour ceux qui en posent la requête.

La session n’a duré que quelques heures. Je savais qu’Alain était un génie mais je ne me doutais pas un seul instant que, des décennies plus tard, on continuerait d’écouter sa musique. C’est un miracle

A la fin des années 1980, dans une énième tentative pour se sevrer et retrouver la trace de sa fille à Marseille, Alain Péters passe par Paris pour revoir Loy Ehrlich. Dans son appartement, ils enregistrent ensemble avec les moyens du bord quelques chansons, dont la seule version de «Rest’La Maloya»: «La session n’a duré que quelques heures. Je savais qu’Alain était un génie mais je ne me doutais pas un seul instant que, des décennies plus tard, on continuerait d’écouter sa musique. C’est un miracle.» Dans ce crépuscule français, Loy saisit une takamba; on a tellement écouté «Rest’La Maloya» sur les sentiers réunionnais que l’on entend clairement la voix d’Alain Péters: «Mon ti momon gaté/Doulèr la di pasé/Pou avoir fé a mwin/Oui ton garson Alain.» Le texte a été adapté par le chanteur Tue-Loup: «Petit Maman Chérie/Quelle souffrance est la vie/D’avoir donné le sein/A ton garçon Alain».

Dans la tragédie d’Alain Péters, englouti par l’île qu’il aimait, quelque chose qui ne nécessite pas de traduction. De Leadbelly à Nick Drake ou Jeff Buckley, la musique se vit parfois comme une consolation. Il n’était pas qu’un clochard perdu sur un rocher aux antipodes, un fantôme sur des mers démontées. Il est une voix portée encore par la foule de ses enfants réels ou imaginaires.


Quelques disques, pour prolonger l’histoire

- Conçu autour des voix de Rosemary Standley, celle du groupe Moriarty, et celle de Marjolaine Karlin, vient de sortir le disque du Wati Watia Zorey Band. Intitulé «Zanz in Lanfèr», il reprend certains des grands titres d’Alain Péters mais aussi des textes inédits (offerts par sa fille Ananda Devi) comme «Le Nid Guêpe» et «Fièriment vôtre» où Péters donne une voix aux quatre planches d’un cercueil. Les arrangements, violemment blues, sont magnifiques. Une manière encore de faire sortir cette musique de ses frontières. Label Air Rythmo.

- Gilles Lauret est un guitariste virtuose. Il est aussi l’un des enfants les plus crédibles d’Alain Péters. Sa pop créole est arrangée comme une course au bord du précipice, tranchante et affûtée, d’une voix d’ange noir. Son premier EP, après qu’il a quitté le groupe Andemya, est prodigieux. A écouter sur Soundcloud. – En octobre sortira le nouveau disque du groupe Grèn Sémé, produit par Jean Lamoot (Alain Bashung, Noir Désir, Salif Keita). Il s’intitule «Hors-Sol», se décrit comme un «maloya évolutif» et touche au chef-d’œuvre. Le chanteur Carlo de Sacco, figure charismatique qui cultive une forêt de bonzaïs dans son jardin, met la poésie créole, le slam des îles, au cœur de son projet essentiellement francophone. www.gren-seme.re

- Zanmari Baré tournera bientôt en Europe avec Danyel Waro. Son maloya de pure extraction est arrangé autour des percussions et d’une voix râpeuse comme il faut. Chacun de ses chants est capable de mettre à terre même celui qui ne comprend pas un mot de créole. Son disque le plus récent s’intitule «Mayok Flér» (Cobalt).

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