Pour tous les professionnels du livre et de la culture réunis au stand de la Suisse, hôte d'honneur de la Foire du livre de Leipzig, le cas est clair: que Bâle lance sa foire du livre en même temps que Genève est bête, et même bête et méchant. Mais ils sont nombreux à faire remarquer, à mots couverts la plupart du temps, que les conditions pour les éditeurs alémaniques au Salon de Genève ne sont pas idéales. Le Zurichois Ricco Bilger, qui avec Katharina Faber tient la lauréate du Prix Rauris récompensant le meilleur premier roman de langue allemande, ne mâche pas ses mots: «Si Pierre-Marcel Favre avait été sérieusement intéressé à garder les éditeurs alémaniques à Genève, nous y serions tous encore, et avec plaisir.» Présent dans les premières années du salon genevois, l'éditeur alternatif, connu pour son sens de l'animation décalée, analyse: «Le public alémanique ne fera jamais le déplacement à Genève s'il n'y a pas un programme qui complète les stands. Il faut des attractions littéraires. Pourquoi quelqu'un irait-il sinon jusqu'au bout du lac pour acheter des livres qu'il trouve chez lui en librairie?» Des attractions, c'est ce que va offrir Bâle avec son festival littéraire. Et aussi le programme de lectures que Ricco Bilger avait mis sur pied en partie de sa propre initiative à Genève il y a longtemps, réunissant Alémaniques et Romands. Le Zurichois a de l'expérience en la matière, puisqu'il organise cet été pour la huitième fois le festival international de littérature de Loèche-les-Bains.

«Un programme littéraire parallèle, oui, c'est plus intéressant, mais nous n'avons pas forcément besoin de Bâle», constate le directeur de Diogenes, Stefan Fritsch. La grande maison zurichoise est présente à Genève en collaboration avec Literart, la librairie de langue allemande de la place, une conjonction particulièrement propice. «Le déplacement pour nous vaut la peine», assure Stefan Fritsch.

Bâle, même avec son festival de littérature, doit encore faire ses preuves. Le nouveau rendez-vous dans un marché des foires déjà saturé est accueilli avec scepticisme par les professionnels, un intérêt poli dans le meilleur des cas. «Ah, ces foires, quel ennui, il y en a trop, elles ne sont pas organisées pour nous, mais pour attirer du public, quels que soient ses intérêts», lance le Bâlois Urs Engeler, des éditions du même nom. Les grandes maisons allemandes n'y seront pas: «Bâle est trop proche de Leipzig et de Londres, et ses prix sont plutôt dissuasifs. Le festival de littérature, c'est très bien, mais encore une foire, ce n'était vraiment pas nécessaire», déclare Philip Roeder, directeur chez Suhrkamp. Les éditions S. Fischer, restées fidèles à Genève, arrivent à la même conclusion.

Men Haupt, président de l'Association suisse des libraires et éditeurs, va plus loin: «Je crains que Bâle ne soit qu'un feu de paille. J'ai tenté de trouver une solution en réunissant autour d'une table les responsables des deux foires, mais Pierre-Marcel Favre a rejeté l'offre.» Le responsable sait sans doute qu'il ne risque rien sur ses terres romandes, mais il pourrait perdre définitivement le marché alémanique, bénéficiant cette année déjà d'un sursis avec la présence de Zurich comme hôte d'honneur. Quant à Bâle, l'exemple de Leipzig montre qu'il faut du souffle et des partenaires puissants pour se maintenir en course: le festival de littérature, qui imprègne la ville dans ses moindres recoins, est porté par le géant de l'édition Bertelsmann. Quant à la foire, elle fait tout pour fidéliser ses exposants. L'invitation faite à la Suisse d'être hôte privilégié pendant trois ans, avec un espace pour lectures et discussions mis gratuitement à disposition, l'illustre. Bâle et Genève feraient bien d'accepter l'invitation de Men Haupt, car comme il le déclare sans fard: «Il n'y a pas de place pour deux foires du livre en Suisse.»