Un grand diable dans un complet Armani rose fuchsia se déhanche sur un rythme oriental. Chemise à fleurs, grosses lunettes fumées, système pileux abondant. Voici Müslüm, né à Berne, dans son rôle de super-immigré. Dimanche, dans les ors de la salle de concert du Casino à Berne, ses parents arrivés de Turquie il y a plus de trente ans verront pour la première fois leur fils faire le Turc sur scène.

Müslüm, un concentré de clichés sur les étrangers, fait un tabac depuis cet été. «Viens, je te donne ta vitamine, ton adrénaline musicale. Pas de cocaïne, pas de nicotine, pas d’amphétamine, dans ce chant, il y a ton médicament», chante-t-il dans «Süpervitamin», le titre disque d’or de son premier album qui s’est vendu déjà à plus de 13 000 exemplaires. Le clip est nominé pour le «Best Swiss Video» aux Journées du film de Soleure.

Le texte traduit en français ne donne qu’une vague idée de la saveur de l’original. Car il faudrait rajouter quelques grattements gutturaux pour le dialecte, et surtout, les tonalités décalées de l’allemand parlé par les immigrés. Après l’humoriste Massimo Rocchi qui fait l’Italien, Müslüm en secondo musulman, les artistes d’origine étrangère doivent-ils à tout prix grossir le trait pour trouver grâce auprès du public helvétique? «Il faut aller chercher les gens avec des clichés, ensuite, tu casses le modèle et tu peux leur faire passer tes idées», explique Semih Yavsaner, 33 ans, l’inventeur de Müslüm, en faisant le geste de bourrer quelque chose dans un sac. Mais attention, Müslüm n’a pas de mission: «Quand les Suisses qui assistent à mes concerts se mettent à chanter avec moi «Je suis un étranger, un émigré», alors c’est gagné. Mon personnage est arrivé à faire naître un sentiment universel. Cela ne sert à rien de parler d’intégration avec des plis sur le front. Et d’ailleurs, intégration est un gros mot. Cela devrait se passer sans qu’on s’en aperçoive.»

Semih Yavsaner, qui a eu un parcours scolaire difficile, jusqu’à ce qu’il se décide, lors de sa 10e année, de prouver à ses parents qu’il pouvait aussi avoir des bonnes notes, ne veut pas être l’étranger que l’on montre en exemple. La lassitude se lit d’un coup sur son visage: «Je n’en peux plus d’entendre parler de Migrationshintergrund (jargon alémanique qui désigne des personnes avec un contexte migratoire). On n’avance pas à toujours mettre en avant les racines étrangères. Je ne suis pas un migrant, je suis né ici. D’ailleurs, ma tenue permet de me libérer des stéréotypes. Aucun Turc ne se montrerait jamais dans un complet rose. Et presque aucun ne parlerait d’émancipation comme le fait occasionnellement Müslüm. Le rose fluo est une couleur joyeuse, c’est aussi un symbole de tolérance pour les gens qui sont différents.»

Eric Facon, rédacteur culturel à la radio alémanique, salue: «En Allemagne, il y a beaucoup d’humoristes d’origine turque qui font du cabaret très caustique. Mais Müslüm est unique en Suisse alémanique sur ce créneau. C’est le même phénomène qui a fait de l’accent des secondos un code connoté positivement. Une manière enjouée d’aborder le problème.»

Müslüm, dont les premières apparitions remontent à plus de quatre ans, a réellement percé en été 2010 avec le tube «Erich, warum bisch du nid ehrlich?» («Erich, pourquoi t’es pas honnête?»), qui se moquait de Erich Hess, politicien UDC bernois qui, dans une énième initiative, voulait fermer le centre de culture alternative Reithalle. Initiative rejetée haut la main après le passage de la tornade rose sur YouTube.

Auparavant, Semih Yavsaner avait déjà pratiqué la satire avec succès. Après le oui du peuple suisse à l’initiative UDC demandant l’expulsion des étrangers criminels, il jouait Saint-Nicolas qui sonne à la porte de Christoph Mörgeli, lui demandant s’il n’avait plus d’autres Sörgeli (petits soucis). Mais le Bernois aux boucles noires ne veut pas d’étiquette d’hu­moriste politique. «Beaucoup s’attendaient qu’après «Erich» et ­ «Samichlaus» (Saint-Nicolas), je continue sur la voie de la satire. Or il n’y a rien de politique dans «Süpervitamin» . Müslüm s’est émancipé et a du succès à cause des musiciens qui l’accompagnent. C’est le triomphe de la pop des immigrés.»

Prochain concert: Berne, Kulturcasino, 23 décembre 2012.

«Quand les Suisses se mettent à chanter avec moi «Je suis un étranger, un émigré», alors c’est gagné»