La revanche

impitoyable

d’une blonde

Thriller Tiré d’un best-seller, «Gone Girl» remonte la piste d’une femme disparue et révèle des gouffres derrière les apparences

David Fincher dissèque avec cruauté l’«American way of life» et ses valeurs

Le 5 juillet, Amy Dunne (Rosamund Pike) disparaît. L’a-t-on enlevée? Son mari, Nick (Ben Affleck), appelle la police. La brigade criminelle relève des ­traces de sang, des anomalies (un feu de cheminée en juillet), des irrégularités comptables. Le conjoint de la disparue n’est pas tout blanc. Il a une jeune maîtresse. Il ferait un bon coupable. Lorsqu’on retrouve dans la chaudière, à ­moitié brûlé mais toujours lisible, l’accablant journal intime de la disparue, Nick est accusé de ­meurtre.

Tiré d’un polar à succès de Gillian Flynn (Les Apparences), Gone Girl multiplie d’emblée les fausses pistes. L’affaire commence dans le romantisme le plus ­doucereux. Images vaporeuses comme une pub pour des chocolats fourrés.

Flash-back sur la première rencontre. Il est en passe de devenir écrivain, elle est la petite fiancée de l’Amérique, «Amazing Amy», l’héroïne d’une série de livres aussi subversifs que Martine chez les Bisounours. Il l’emmène près d’une boulangerie pendant une livraison du sucre, quand l’air floconne de glucose. En off, Amy prononce des fadaises sur la félicité conjugale.

Que se passe-t-il? David Fincher, technicien plus enclin au cynisme qu’à la tendresse, s’est-il égaré sur le chemin qui mène à Notting Hill, 27 Robes et autres niaiseries rose bonbon? Non. Il y a de l’eau dans le gaz et du verre pilé dans la guimauve. C’est plutôt du côté des Noces rebelles, du Crime était presque parfait, voire de Basic Instinct qu’on se dirige lentement et sûrement.

Après s’être attaché aux pas de Nick contre lequel les preuves s’accumulent, Gone Girl change brusquement de point de vue et part retrouver Amy qui taille la route au volant de sa voiture d’occasion payée en liquide. Car Amazing Amy est une amazing bitch – en français, la sainte-nitouche est une vraie garce…

Elle a élaboré un plan diabolique pour que son mari soit accusé de meurtre et finisse en prison – voire exécuté car le Missouri n’a pas aboli la peine de mort… Elle a patiemment rédigé un faux journal, s’est liée d’amitié avec la sotte voisine… Manipulatrice redoutable, la princesse blonde a tout prévu – sauf bien sûr le grain de sable… Et encore, elle est capable de rebondir…

Gone Girl synthétise tous les thèmes de David Fincher: les jeux de piste tordus de The Game, la violence de Seven, la paranoïa de Panic Room, l’enquête policière qui s’enlise dans Zodiac ou connaît un second souffle dans Millenium, l’«American way of life» détaillé dans Social Network

Le film baigne dans une désillusion grinçante. Les dix commandements sont transgressés, même «Honore ton père et ta mère», car les parents d’Amy sont des profiteurs cupides et le père de Nick un vieux salopard à moitié fou… Quant à la sainte institution du mariage, elle apparaît comme le châtiment ultime.

L’Amérique en prend pour son grade. La crise économique remplit les pimpantes bourgades de SDF. La toute-puissance de l’audiovisuel fait des ravages, puisque Nick est pris pour cible par un show trash carburant à la haine des mâles. Et ce n’est pas par hasard que la disparition d’Amy survient le 5 juillet, lendemain de Fête nationale, jour de gueule de bois…

Excellent en faux naïf, Ben Affleck se bonifie résolument avec le temps. Face à lui, Rosamund Pike est effrayante dans sa transformation de poupée Barbie en Furie. Enfin, Carrie Coon est Margo Dunne, la sœur jumelle de Nick, son alter ego, un personnage formidable, ambigu, fort, tragique, dont les interventions relancent l’intrigue, la nuancent d’humour ou de gravité.

Convoquant les spectres de Psycho et de Carrie, la scène de la douche nous sidère: elle met Affleck et Pike à nu sous un jet purificateur mais, bannissant tout érotisme, sanctionne sans appel l’échec du couple comme modèle.

Malgré sa longueur, Gone Girl bâcle sa conclusion: les ultimes turpitudes d’Amazing Amy auraient mérité un complément d’enquête.

VVV Gone Girl, de David Fincher (Etats-Unis, 2014), avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Carrie Coon, Tyler Perry. 2h29.

Les dix commandements

sont transgressés, même «Honoreton père et ta mère»