Musique

Le rêve californien

Partir à Los Angeles pour réussir sa carrière musicale? C’est un peu la version américaine du «monter à Paris» pour les artistes francophones. Et les clichés ont la vie dure: les talentueuses Jess Williamson et Anna St. Louis ont dû s’y résoudre pour franchir un cap et nous offrir deux grands albums

Jess Williamson est une Texane pur jus. Une enfance passée à Dallas, avant de filer s’installer plus au sud à Austin, la dernière destination à la mode pour les folkeux indépendants. Mais elle a fini dans une impasse, bien malgré elle: «C’est chez moi là-bas, ça me manque terriblement, je sais que j’y retournerai. Mais il n’y a rien qui permette à un musicien de se révéler au grand public. Je me suis rendu compte que si je restais ici, j’allais toujours jouer dans les mêmes endroits pour les mêmes gens. J’ai voulu faire bouger les choses.» Et puis ce drôle de constat, aussi: «Je crois que je n’étais pas assez bizarre pour les gens bizarres, et pas assez normale pour les gens normaux…» Sur Los Angeles, elle dit des choses bien plus convenues: des paysages de montagnes, de déserts et d’océan, une énergie à part, des musiciens qui l’inspirent. Et une carrière qui décolle vraiment, avec cet aveu: «Je ne saurais pas vous dire pourquoi.»

Alors n’en parlons plus et basculons plutôt sur Cosmic Wink, son magnifique troisième album studio, découpé dans une veine country-folk avec un son très moderne. Une évolution délectable après deux premiers disques bien plus arides malgré des échappées oniriques. «On a trouvé le son que j’avais en tête, mais la façon dont on a réussi à construire ça en studio est allée bien au-delà de mes espérances les plus ambitieuses, se réjouit-elle. Elle en profite ici pour remercier Kevin Morby, figure phare de la scène indépendante américaine, qui lui a donné ce simple conseil alors qu’elle effectuait sa première partie: sois à 10 000% toi-même. «Ça paraît tout bête dit comme ça, mais j’y ai beaucoup pensé, et je me suis dit que c’était impossible de me louper si je l’écoutais. C’est ce que j’ai entendu de plus intelligent.» Et nous ce qu’on a pu entendre de plus touchant cette année, avec des compositions au style enlevé (Dream State, un raz-de-marée) et une voix d’une puissance phénoménale qu’elle peut pousser aussi loin qu’elle le souhaite.

«Je veux m’amuser»

«J’ai toujours chanté, autant que je me souvienne, ça a été naturel depuis que je suis toute petite, raconte Jess Williamson. Je n’oublierai jamais le moment où j’ai en quelque sorte découvert ma voix. J’avais 8 ans, j’étais au terrain de jeu, elle est venue comme ça et depuis, je chante.» Elle chante le temps, la mort, l’amour, le romantisme, les tragédies, la beauté. Elle pose beaucoup de questions, offre peu de réponses, «parce qu’on dit parfois davantage de choses avec une question», lance-t-elle de façon imparable. Et, plus énigmatique: «La meilleure façon de prendre confiance en soi? Passer énormément de temps seule, et aimer ça.»

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L’Américaine sera à Vevey le 21 octobre, accompagnée de l’ensemble de son groupe. Une chance à saisir: ces dernières années, elle tenait absolument à jouer ses compositions intimistes en espérant que les spectateurs restent bien sages leur pinte de bière à la main. «Je pensais que la seule façon de faire une musique intéressante, c’était de parler de cœurs brisés, de dépression et de tristesse. Mais maintenant, je veux m’amuser sur scène.»

Disque mystique

Anna St. Louis a elle aussi voulu rejoindre la Californie, en laissant la douceur et l’ennui de Kansas City derrière elle: «J’avais besoin de changer de décor. J’ai pu tester ma créativité et vivre de nouvelles expériences. C’est ici que j’ai appris à jouer de la guitare et à écrire des chansons.» Elle s’est collée dans la roue de Kevin Morby, lui aussi originaire du Missouri et lui aussi exilé à LA, pour oublier ses débuts adolescents comme chanteuse punk et pondre un deuxième album en deux ans: country-folk, mélodies, voix et guitare baladeuse, le tout magnifié par un usage immodéré et pourtant pertinent des cordes: «Je voulais créer une ambiance triste, solitaire, mais aussi agréable et réconfortante. Et les cordes se prêtent parfaitement à tous ces sentiments.»

Osons le compliment: on a trouvé ici une Kevin Morby au féminin, une phrase qu’on imagine encore pouvoir écrire sans se faire traiter de sexiste. De toute façon, elle valide elle-même le rôle de mentor joué par son aîné: «Son aide a été inestimable sur ce disque, grâce à son implication, ses conseils et les musiciens qu’il a su recruter.» Elle a lâché son job de serveuse voilà seulement deux mois, elle a encore un peu la trouille que ça ne décolle pas. Et c’est encore Morby qui vient la rassurer avec cet hommage, aussi émouvant que définitif: «Quand on est du Midwest, ça veut dire qu’une certaine sonorité fait vraiment partie de vous. Et, de temps à autre, quelqu’un arrive avec le pouvoir de transmettre ce qu’il a au plus profond de lui. Alors saluons Anna St. Louis, qui nous laisse entrer dans son monde de cœurs brisés, d’émerveillement et de la notion de temps qui passe qu’on n’arrivera jamais à saisir. C’est un disque pour les mystiques, pour ceux qui savent que le monde est un endroit magique pour peu qu’on veuille bien le regarder.»


Jess Williamson, «Cosmic Wink» (Mexican Summer). En concert le 21 octobre à Vevey, RKC.

Anna St. Louis, «If Only There Was a River» (Woodsist/Mare).

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