Roman

Les revenants de Maryline Desbiolles

Romancière en quête de sens, en quête d’histoire, Maryline Desbiolles brode et invente, en arpentant les cimetières, un roman de mémoires, d’histoires de familles et d’autres héros du passé

Les revenants de Maryline Desbiolles

Genre: Roman
Qui ? Maryline Desbiolles
Titre: Ceux qui reviennent
Chez qui ? Seuil, 152 p.

C’est une femme, un écrivain qui tâtonne, qui cherche, qui s’inquiète, qui prend la vie au sérieux, qui s’amuse aussi. «Ce n’est pas un bon début. Rien de plus ennuyeux que le récit d’un rêve», écrit d’emblée Maryline Desbiolles, ouvrant son roman intitulé: Ceux qui reviennent. Rien de plus faux que cet ennui, bien sûr. Il n’y en a point à la lecture de ce rêve qui est le rêve d’un roman déjà écrit, d’un roman parfait, achevé, complet.

Mais ce n’est qu’un rêve et c’est mieux ainsi. Car ce que cherche Maryline Desbiolles en écrivant, ce n’est pas l’accomplissement, l’aboutissement, l’objet parfait. Au contraire. Ce qu’elle cherche, c’est un chemin, un chemin à creuser, à explorer, un chemin aux ramifications multiples. Elle tisse sa toile d’écrivain, brode, ravaude, revient, ressasse et c’est ainsi, s’interrogeant pas à pas, phrase à phrase, qu’elle écrit ses romans. Elle met en scène son livre en train de se faire, dans ses méandres, ses difficultés, ses réussites, ses audaces, son côté kamikaze: «Qu’est-ce que tu cherches? Tu te les cherches, sous-entendu: les ennuis, comme qui dirait.»

Premiers revenus

Au départ, dit-elle au lecteur, il y avait un projet pour ce roman-là: écrire la biographie du premier venu. Ce sera finalement non pas une, mais des biographies et le premier venu sera plutôt le premier revenu, revenu d’entre les morts pour s’imposer à la mémoire de l’auteure.

Ce ne sera donc pas sur une plage (page) au petit matin que la narratrice rencontrera son ou sa parfaite inconnu(e) –, mais dans les cimetières – celui de son village dans l’arrière-pays niçois, mais aussi celui d’Ugine en Savoie où elle est née – qu’elle trouvera de nouveaux venus, fraîchement enterrés. Et ils la renverront à ses propres morts.

La famille donc, forcément, mais aussi la constellation des gens, des noms qui l’entoure. Toutes ces histoires murmurées autour d’elle depuis l’enfance, histoires de guerre, de collaborations, de persécutions et de résistances, histoires de personnages célèbres, histoires de héros familiers, histoires de famille.

Ainsi s’avance ce grand-père maternel, jugé couard parce qu’Italien en France et que c’est ainsi qu’on les voyait: «Mon grand-père était froussard. Pourtant il ne quitta pas la France [pendant la guerre], tenta de mettre à l’abri les corps des otages [abattus par les Allemands] offensés par le soleil et les regards, tint tête à W. et à ses sbires [à la fois résistant et voyous].» «Je veux bien l’accueillir», dit-elle de ce grand-père, «comme s’il avait déboulé sur la plage du début, vous vous souvenez? je veux bien l’accueillir au même titre qu’un parfait inconnu.» Et avec ce grand-père arrivent la Savoie, l’Italie, les tantes, des cousins, les origines doubles et troubles, un peu aussi.

Héros célèbres et collectifs, encore. Voilà les «rouges», Gaby Benevento, le maire en second du village, cousin par alliance de l’auteure et communiste; Virgile et Max Barel, le père militant et le fils mort sous la torture. Voici venir Ange et Séraphin, deux résistants pendus par la Gestapo dans les rues de Nice. Deux hommes aux prénoms célestes, pour qui Maryline Desbiolles improvise soudain un poème: «Séraphin Torrin et Ange Grassi/Furent pendus par les ailes/Aux lampadaires/De chaque côté de l’avenue qui s’appelait alors avenue de la/Victoire/Devant les arcades qui débouchent sur la place Masséna/Comme si les anges de la baie pas très loin avaient déferlé jusque-là s’étaient engouffrés sous les arcades y laissant le sel de leur nom»…

Le cortège des morts revenus – jusqu’à ce cycliste, victime de la tuerie de Chevaline, habitant d’Ugine, sa commune d’origine – s’avance en procession sinueuse, improbable, sautillante de chapitre en chapitre. Le ton n’est pas solennel, mais affectueux, ironique aussi, précis, soucieux de mémoire.

Oiseaux migrateurs

Jamais Maryline Desbiolles n’enferme son lecteur. Elle ne cesse, au contraire, d’ouvrir des pistes nouvelles pour lui. Et toujours, elle se souvient qu’il faut respirer; quitter le sol, lever la tête, regarder le ciel pour y contempler peut-être d’autres constellations que celles des familles et des routes, et d’autres migrations qui, elles, rythment le temps et les saisons: celles des oiseaux qui passent, fuient l’hiver puis reviennent, qui, à plusieurs reprises dans le livre, viennent trouer le ressassement, la remémoration, et soufflent un air des nuages, un air du large, un air d’ailleurs plus vaste.

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