Livres

Revenir à Genève pour comprendre Rousseau

Helena Rosenblatt montre combien la Cité de Calvin et les troubles politiques qui l’ont secouée au XVIIIe siècle ont été un laboratoire vivant pour l’auteur du «Contrat social»

En dépit des livres et des hommages, la pensée de Rousseau reste entourée de malentendus, notamment sur le plan politique, là où elle a vraisemblablement exercé son influence majeure. Elle a souvent été taxée de radicalisme contestataire, et même accusée parfois d’avoir fait le lit des totalitarismes, et certains se demandent encore quelle est sa position exacte dans le «grand récit» de la modernité, qui conduit des Lumières du XVIIIe siècle à la naissance des démocraties contemporaines. Et si l’on revenait à ses sources biographiques, c’est-à-dire à Genève, pour essayer de mieux la comprendre? C’est le parti choisi par Helena Rosenblatt, professeure d’histoire à l’Université de New York, dans un livre important qui parut aux Etats-Unis il y a plus de vingt ans, et que les Editions Markus Haller ont eu la bonne idée de traduire en français: Rousseau et Genève. Du «Premier Discours» au «Contrat social», 1749-1762.

La République de Genève, laboratoire de la modernité

Les textes politiques de Rousseau ne sont pas des énoncés philosophiques abstraits, qui dialogueraient par-dessus les siècles avec les œuvres des grands prédécesseurs, de Platon à Locke. Ils s’ancrent également dans une réalité beaucoup plus circonscrite et immédiate, celle des affrontements politiques de la République de Genève. Ce n’est qu’à cette lumière, défend l’auteure, que leur portée et leur signification réelles apparaissent pleinement. L’idée que Rousseau doit quelque chose à sa Genève natale n’est bien sûre pas neuve (rappelons entre autres le livre de Guillaume Chenevière, Rousseau, une histoire genevoise, paru en 2012 chez Labor et Fides). Mais Helena Rosenblatt a été la première à la creuser sérieusement, en confrontant de manière rigoureuse l’essor de la pensée de Rousseau aux enjeux débattus à Genève à la même époque.

Lire l’interview de Guillaume Chenevière: «Genève a fait Rousseau, qui a fait Genève»

Il faut dire que la Cité de Calvin traverse, tout au long du siècle, une succession de troubles sociaux et politiques qui en font une sorte de laboratoire de la modernité. Sa Constitution donne en effet aux citoyens de la République des droits démocratiques alors uniques dans l'Europe citadine. Mais ils sont progressivement grignotés par les patriciens à la tête du gouvernement, qui tendent à devenir une véritable aristocratie, les yeux tournés vers les puissances voisines. Le futur auteur du Contrat social passe ainsi ses années d’enfance dans le quartier artisan de Saint-Gervais alors que celui-ci est en proie à une intense agitation, à cause d’une affaire d’impôts. Rousseau quitte la ville en emportant sans doute avec lui l’image d’une République à la fois exemplaire et déchue.

Rousseau contre les patriciens genevois

Devenu catholique à son installation en France, il perd de fait son titre de citoyen genevois. C’est pourtant de ces mots mêmes qu’il va signer en 1750 le texte qui marque le début de son œuvre, le Discours sur les sciences et les arts, fruit d’une conversion intérieure à des valeurs qui sont aussi celles de son ancien milieu: critique du progrès, du mercantilisme et de la culture monarchique, accusés de ruiner l’existence morale des modernes. Helena Rosenblatt montre avec finesse comment ce «retour à Genève» s’amplifie dans les œuvres suivantes, où Rousseau s’immisce à mots couverts à l’intérieur des querelles qui continuent à faire rage chez ses anciens compatriotes. Un double discours s’instaure ainsi, souvent imperceptible aux lecteurs non avertis: en même temps qu’il renouvelle les grands thèmes de la philosophie politique (bonté naturelle de l’homme, artificialité de l’ordre social, confluence des libertés individuelles et politiques), Rousseau offre aussi des arguments aux démocrates genevois contre les justifications théoriques des patriciens.

La publication du Contrat social en 1762 aurait dû enfoncer le clou de manière définitive, en montrant que la Constitution genevoise, si on la laisse réaliser son potentiel démocratique, correspond au meilleur régime politique possible, et le seul légitime, puisqu’il garantit les droits et la liberté de tous les membres du corps social, qui est aussi le véritable souverain. Le gouvernement genevois n’entend que trop bien le message: le Contrat social est interdit et Rousseau condamné par contumace. Mais loin de neutraliser l’influence du philosophe, le verdict va mobiliser le Parti bourgeois pour sa défense, devenue l’emblème de leurs droits bafoués. Nourri par les idées discutées à Genève, Rousseau a donc fini par conditionner la situation de sa ville natale. Trouvera-t-on paradoxal que cette relecture des textes de Rousseau à travers une histoire un peu lointaine leur confère une actualité inégalée? Ajoutons que la clarté des analyses d’Helena Rosenblatt fait aussi de son livre une brillante introduction au philosophe.


Essai

Helena Rosenblatt, «Rousseau et Genève. Du Premier Discours au Contrat social, 1749-1762», trad. de l’anglais par Sylvie Kleiman-Lafon, Ed. Markus Haller, 416 p.

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