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© NAVESH CHITRAKAR /Reuters

Caractères

Rêver la bête

CHRONIQUE. En littérature, l’animal se dérobe. Il se cache derrière le monstre ou l’être anthropomorphe. Il faut être poète pour parvenir à l’approcher et dire au plus près ce qu’il a d’insaisissable et de sauvage

Les animaux hantent la littérature, mais pas toujours aux premières loges. Telle histoire d’amour ne verra apparaître le cheval qu’en monture du prince, telle aventure verra les tigres et les cachalots transformés en proie. L’animal sauvage est souvent un monstre – Le petit chaperon rouge, King Kong, la belle et la bête, Moby Dick; l’animal domestique devient anthropomorphe et prend la parole: de Colette à Sōseki en passant par Kipling, le chat est des plus bavards.

L’espace poétique paraît plus fécond pour les bêtes. S’ils n’échappent ni au monstre, ni à l’anthropomorphisme, certains animaux pourtant semblent s’y promener sans rien perdre de leur étrangeté, avec leurs singularités propres, au plus près de leur être. Le règne animal se sent peut-être mieux dans l’instantané, dans la métaphore, dans l’ellipse. Peut-être vit-il en poésie plus en liberté que dans les romans ou les contes. Il semble en tout cas qu’une observation animalière réussie a tout à gagner du côté des poètes.

Corbeau et renard

Le corbeau et son compère le renard seront, sans doute, les premiers qui passeront par là. Mais La Fontaine s’est saisi des animaux pour dire d’abord le monde des humains, tout comme les comptines qui leur font jouer mille tours pour amuser les enfants.

Parfois, pourtant, les poètes sentent et restituent quelque chose de libre et d’énigmatique qui habite la bête, qui nous intrigue, nous fait peur, et nous séduit. Sa liberté même, peut-être.

Même un Desnos, maître en tours de passe-passe et charades, y parvient parfois. Ainsi lorsqu’il parle du léopard: «Si tu vas dans les bois/Prends garde au léopard/Il miaule à mi-voix/Et vient de nulle part.»

«La nuit me muscle/Et tremble en moi comme une feuille», dit Charles Dobzynski de la panthère… Ou du chamois: «Solitaire je traverse/Le passage/de l’éclipse». Jean Orizet parvient lui aussi à partager avec des mots l’énigme du monde sauvage: «Le silence même, sur cette brousse, a une odeur de peau qui court.»

Troupeau

Malcom de Chazal n’hésite pas à bousculer la rime et les vers pour dire l’étonnante assemblée des bêtes: «Un troupeau/Qui/Marcherait/Au pas/Ferait/Rire/Les/Autres/Animaux». «Qui court à travers l’automne», demande Marc Alyn au renard qui s’avance «à pas de silence».

Il faut être poète, sans doute, pour attraper ce qui ne peut être dit ou vu. L’animal se dérobe, il n’a pas de parole et nous échappe ainsi toujours. Il faut savoir rêver la bête pour l’approcher au plus près, l’inventer au besoin, l’imaginer pour mieux la dire. La méthode est peut-être à chercher du côté de La Mer secrète: «Quand nul ne la regarde, la mer n’est plus la mer, écrit Jules Supervielle. /Elle est ce que nous sommes lorsque nul ne nous voit/Elle a d’autres poissons, d’autres vagues aussi/C’est la mer pour la mer/Et pour ceux qui en rêvent/Comme je fais ici.»

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