La soul sied au Festival de Montreux. Depuis toujours. Qu'on se souvienne des fantastiques revues Malaco (1989), des concerts historiques de Roberta Flack (1971), Wilson Pickett (1972), Marvin Gaye (1980), Curtis Mayfield (1987). Il ne faut d'ailleurs pas trop pousser Claude Nobs – qui se déguise volontiers ces jours-ci en «DJ Funky Claude» en vue de jouer ses disques black favoris après les concerts – pour l'entendre citer le nom de son musicien favori, un certain Allen Toussaint. Ce génie du piano soul de la Nouvelle-Orléans a enflammé une des soirées montreusiennes les plus mémorables (le public venu en 1973 assister en smoking à une soirée New Orleans vit sous ses yeux écarquillés se déployer le gratin du psychédélisme vaudou-funk emmené par Professor Longhair et Dr John: Claude Nobs en rit encore). Seulement voilà, Ray Charles et James Brown exceptés, elles ne sont plus légions, les légendes encore vivantes de la soul music. Avec Al Green, le festival tient sa star, et gageons que tant que le soulman devenu révérend tiendra sa chaire avec autant de prestance, il sera le bienvenu au festival.

D'Al Green, son producteur et mentor Willie Mitchell ne se lasse pas de raconter l'histoire de sa découverte. Comment en 1969, alors qu'il joue avec son groupe de jazz dans un club du Texas, il repère ce jeune chanteur de Grand Rapids dans le Michigan. Ce soir-là, Albert Greene (alors avec trois «e») demande à se joindre au groupe. Mitchell est si impressionné par sa performance qu'il lui propose de le suivre à Memphis pour tenter sa chance. Greene ne se démonte pas: «Combien de temps cela prendra pour que je devienne connu?» demande-t-il. «Une année, peut-être plus.»

La réponse de Mitchell ne convainc pas le chanteur qui, couvert de dettes, a besoin d'argent très vite. Mitchell lui avance la somme en lui disant de revenir à Memphis quand il sera en mesure de le rembourser. Un an plus tard, Albert Greene sonne à la porte du producteur. Les deux hommes commencent alors une association qui va donner naissance à la troisième grande voie de la soul classique aux côtés de Stax et de Tamla Motown.

Le fameux style Al Green, ce savant dosage entre un falsetto ethéré et des arrangements musclés et néanmoins sophistiqués, ne tient pas du miracle, mais d'un travail très précis sous la houlette de Mitchell et de ses musiciens en tête desquels figurent les frères Hodges, piliers de la Hi Rythm Section. Mitchell avait appris le travail de composition avec Onzie Horn qui tenait lui-même sa science de Joseph Schillinger, émigré russe qui comptait Gershwin parmi ses élèves. Mais au début, les progressions harmoniques préconisées par la méthode Schillinger ne conviennent pas à Green. «Tu chantes trop fort, tu t'appuies trop sur le rythme, tu n'es pas Otis Redding ou Sam Cooke», lui répète le producteur. Mitchell lui donne ce conseil: «Flotte sur la musique.» Dès 1971, la formule est au point et une succession de perles et de hits déferlent avec régularité: «Tired Of beig Alone», «Can't Get Next To You», «Let's Stay Together», «I'm Still In Love With You».

Si Al Green sonne si moderne aujourd'hui, c'est que sa musique est le fruit d'une vraie vision de producteur. Il est d'ailleurs tout à fait instructif d'écouter les autres productions de Mitchell de l'époque pour réaliser que le miracle était reproduisible. Les disques d'Otis Clay, Syl Johnson et surtout Ann Peebles (le pendant féminin de Green), s'ils n'ont pas connu le même succès, répètent la formule avec grâce. Les DJs du collectif hip-hop Wu Tang Clan ne s'y sont pas trompés, qui samplent les productions de Mitchell à l'envi. Quant à Alan Vega, chanteur du duo électronique Suicide, il voue un culte fervent à ce son: lorsqu'une station de radio anglaise lui donne carte blanche pour jouer ses disques favoris, il passe des morceaux d'Al Green pendant une heure! Les Talking Heads reprirent son «Take Me To The River» sur leur deuxième album. Pour résumer un peu grossièrement, on peut dire qu'Al Green est le chanteur de soul préféré de ceux qui n'aiment pas spécialement cette musique.

Des albums de gospel

En 1979, Al Green quitte Hi Records et Willie Mitchell. Après un incident qu'il prend pour une épiphanie (un soir il tombe de scène, se blesse et y voit un signe du Seigneur; une autre histoire prétend qu'une femme jalouse lui aurait versé de l'avoine brûlante alors qu'il prenait son bain), il embrasse la carrière religieuse et devient révérend. Il sort des albums de gospel pour le compte de l'association religieuse Word et donne un service régulier à la Full Gospel Tabernacle Church de Memphis où il officie chaque dimanche. Pourtant il ne met jamais vraiment un terme à sa carrière de chanteur de soul et revient régulièrement au Royal Studio de Mitchell. En 1985, ils enregistrent ensemble «He Is The Light», un album de bonne facture et pour «Don't Look Back», son dernier album en date produit – correctement, sans plus – par le producteur de dance Arthur Baker, Mitchell est crédité comme «la source d'inspiration». Une chose est sûre: sur scène, Al Green n'a pas oublié la leçon de «Poppa» Mitchell. C'est du pur Memphis Sound. Moderne un jour, moderne toujours.

Al Green, en concert ce soir à l'Auditorium Stravinski. Aussi à l'affiche: Fred Wesley's jazz explosion featuring Lyn Collins, Pee Wee Ellis et Bobby Byrd., dj.