Elle a photographié des rites de passage et des êtres exotiques en Sibérie ou en Asie centrale. Puis, un jour, elle a trouvé sa fille adolescente pataugeant dans la boue d’un étang de Sologne. Un personnage à portée de main, le début d’un dialogue photographique et familial qui a duré trois années. «Sasha avait 13 ans lors de cette première image, prise en compagnie de sa meilleure amie. Elle était encore plus ou moins une enfant et s’est volontiers prêtée au jeu de mes projections et mises en scène, raconte Claudine Doury. Au fil du temps, elle est devenue plus consciente de son image et ces séances de pose ont été le lieu d’une sorte de combat mère-fille.»

La série, tendre et onirique, est exposée au Forum Meyrin, dans le cadre de l’exposition Passage dédiée à l’adolescence. Claudine Doury, membre de l’agence VU, en est la curatrice. Elle a choisi de présenter les travaux de dix autres photographes aux côtés des siens: «Le souhait était de montrer la diversité des images liées à cette thématique, du maître Paul Graham à la jeune Alena Zhandarova, qui fut ma stagiaire.»

Parmi les nouveaux talents, la Britannique Laura Pannack s’intéresse aux premiers émois d’adolescents à peine moins âgés qu’elle. Les langues se mêlent près de joues constellées de boutons. Un garçon à l’air dur et à la casquette de travers tient fermement l’épaule d’une grande blonde aux yeux tristes. Une fille plaque les mains sur les fesses de son galant d’un regard de défi. A côté leur répond le couple endormi de Steeve Iuncker. Le Genevois expose ici son projet en cours – Rites de passage – couronné il y a peu du Swiss Press Photo dans la catégorie «Vie quotidienne». Les magnifiques tirages au charbon évoquent son dernier accrochage au Mamco, comme l’idée de ces corps échoués. Cette fois cependant, ils ne sont pas morts; les jeunes modèles sont seulement très éméchés.

Dans la même salle, deux travaux de plasticiennes suisses interrogent la temporalité et les creux de générations. Sabrina Biro propose des clichés en vitrine, déjà exposés à la Fotostiftung de Winterthour dans le cadre de Young People. Aux objets – Doc Martens, boîte de Ritaline – se mêlent des lieux vides – bistrots ou salles de concerts – et des éléments plus obscurs comme une carcasse de viande. Un discman abîmé évoque la prime jeunesse des trentenaires actuels et doit faire sourire leurs petits frères adolescents.

Laure Donzé, elle, a collé des images en noir et blanc sur le mur, auxquelles elle a mêlé des coulures de peinture. Parmi les tirages de clans souriants, de fêtes et de cadavres de bouteilles, de nombreux portraits issus de Photomaton semblent désuets à l’heure de l’iPhone généralisé.

Dans la seconde salle et en noir et blanc également, le très beau travail de Martin Bogren. Le Suédois s’est penché sur une bande de son village éprise de bagnoles. Des «tractor boys» organisant des rodéos avec de vieilles voitures que l’on peut conduire dès 15 ans. Portraits serrés ou en groupe, traces de pneus sur le sol, échappées nocturnes composent cette série documentaire à l’esthétique très classique. Personne ne semble poser, comme si Bogren, 45 ans, s’était fait l’un d’entre eux. «Ils n’ont pas été faciles à approcher. J’ai photographié le «leader» du groupe et lui ai montré le tirage. Il l’a accroché dans sa voiture et ça a été le sésame, éclaire le photographe. J’ai parfois eu l’impression d’avoir 15 ans à leurs côtés et puis à d’autres moments d’être le gamin écarté du jeu et qui n’a plus qu’à rentrer à la maison. J’ai passé une centaine de soirées en leur compagnie, sur deux ans, pour quelques images seulement. Photographier des adolescents demande beaucoup d’honnêteté.»

Une approche patiente et payante au long cours. En témoigne encore la très belle série d’Alessandra Sanguinetti, Les Aventures de Guille et Belinda , dédiée à deux cousines de la pampa argentine et présentée en 2011 au Flux Laboratory, à Carouge. Une vidéo permet de confronter les rêves des deux gamines aux images plus crues de ce qu’elles sont finalement devenues. Une impression de grande mélancolie se dégage de ces différents travaux. En phase avec ce que l’on peut ressentir à l’âge adolescent, conclut Claudine Doury. Et de l’ordre, aussi, de la rêverie.

Passage, Forum Meyrin, jusqu’au 1er juin 2013, avec horaires élargis. Projection du film «Les rêves dansants.Sur les pas de Pina Bausch», d’Anne Linsel et Rainer Hoffmann les 2 et 6 mai à 19h. www.forum-meyrin.ch

«Photographier des adolescents demande beaucoup d’honnêteté»