C’était un artiste plutôt réactionnaire, épris d’académisme et situant sa peinture aux antipodes des innovations de ses contemporains les impressionnistes. Comment Henri Rousseau est devenu, aux yeux de ses pairs d’abord, puis des historiens de l’art, un parangon du modernisme, voici ce que met en évidence l’exposition du centenaire, à la Fondation Beyeler près de Bâle. Une exposition riche d’une quarantaine de tableaux, en gros répartis selon trois thèmes ou genres: les portraits, les paysages français, de petit format, et les tableaux de jungle, souvent monumentaux. En guise de fil rouge, à suivre tout au long de la visite, le registre onirique dans lequel évolue l’artiste.

Car la peinture, pour Henri Rousseau, né en 1844 et mort il y a cent ans, appartient d’emblée au domaine du rêve. Elle a d’abord été pratiquée en marge de l’activité professionnelle de «douanier», employé à l’octroi de Paris, avant que «le douanier Rousseau», qui alors a déjà participé à plusieurs reprises aux salons des Refusés et des Indépendants, prenne une retraite prématurée pour se consacrer à son art. Autant dire sa passion, son rêve d’autodidacte. Or, ce qui frappe dans les fruits de cette passion est justement la maîtrise du métier, la solidité des constructions et la subtilité des intentions, sous l’apparente naïveté.

Peu chanceux lorsqu’il s’agit d’exposer ou de vendre ses toiles (on ne compte pas les anecdotes révélant le peu de valeur accordé, durant longtemps, à celles-ci, acquises, lorsqu’elles trouvaient preneur, pour quelques francs), Henri Rousseau se retrouve vite dans la cour des grands: Delaunay, Kandinsky, Apollinaire, Picasso comptent parmi ses défenseurs et ses amis. Picasso, justement, qui a acheté chez un fripier sa première œuvre du douanier («Cent sous, me dit le marchand, vous pouvez repeindre dessus»), organise en 1908 le Banquet Rousseau, qui réunit Georges Braque, Max Jacob, Gertrude Stein, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire…

A l’instar des impressionnistes, Henri Rousseau privilégie les scènes et les paysages de la banlieue, considérée comme un espace de transition entre la ville et la campagne, la civilisation et la nature. Mais contrairement à Monet, Renoir, Pissarro, il immobilise ses sujets, les campant fièrement, soulignant les contours, usant du noir autant que des autres teintes. Sans craindre les détails, l’accessoire et surtout la fantaisie, qui s’était absentée de l’art pictural, le douanier Rousseau réintroduit le rêve, on l’a vu, et l’humour. Qu’ils sont drôles, par exemple, ces Joyeux farceurs, drôles, oui, de singes aux faces patibulaires, dépeints en 1906. Et qu’ils sont, de manière tout aussi paradoxale, touchants et amusants, ces participants très sérieux à une Noce, grand-mère à demi cachée par le voile de la mariée et gros chien noir à l’avant.

Novateur dans son usage de la photographie, qui parfois lui tient lieu de modèle, Henri Rousseau l’est dans sa manière d’occuper l’espace, dans son usage du report et du collage de motifs récurrents, certains animaux sauvages, les branches finement ramifiées et les feuillages, une sphère pour soleil ou pour balle: dans une curieuse composition, rare séquence en mouvement, Les joueurs de football n’hésitent pas à recourir à leurs mains, levées vers le ballon orangé comme un soleil couchant, sur fond de nature luxuriante. Nature versus culture: dès cette marine isolée que constitue Le navire dans la tempête, le peintre montre des humains, ou des produits de l’ingéniosité humaine, ou des bêtes plus ou moins humanisées, en proie à l’insistance et à la fureur des éléments. Thème bien entendu repris dans les versions de jungle, dont on sait que l’artiste citadin a trouvé l’inspiration au Jardin des plantes.

On n’aurait garde, dans cet aperçu de l’exposition, d’oublier les portraits et les scènes allégoriques, ce couple paraissant emprunté dans ses habits de la Commedia dell’arte, catapulté dans un merveilleux paysage nocturne, Un soir de carnaval, la vision d’une petite fille semblable à une ogresse, impression de gigantisme renforcée par l’horizon très bas (L’enfant à la poupée), ou ce Portrait de femme d’un format impressionnant pour l’époque, mains magnifiquement rendues, dont l’une s’appuie à une branche verdoyante, robe noire, et toujours ce visage sévère et si présent. Sans chercher à plaire, le douanier Rousseau a suivi la pente de ses rêveries primitives et de ses fantasmes, parfois dans la mesure, parfois dans les déformations. En guise de point d’orgue, la visite se clôt auprès de La charmeuse de serpents de 1907, véritable incarnation du mystère. On comprend que cette peinture ait fasciné cubistes et surréalistes, et des artistes comme Vallotton ou Frida Kahlo.

Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, tél. 061/645 97 00). Tous les jours 10-18h (me 20h). Jusqu’au 9 mai.