Pierre-Laurent Ellenberger marchait. Tous les matins, du bas de Lausanne jusque tout en haut, pour rejoindre l'école où il enseignait le grec ancien. Dans la ville, d'un des bistrots qui lui servaient de résidences secondaires à l'autre. A Paris, où il passait régulièrement une semaine ou deux à arpenter tous les arrondissements sans jamais prendre bus ni métro. Sur les sentiers de Suisse et de Grèce. Une passion qui ne devait rien à la performance, plutôt une expérience existentielle «où on ne piétine que sa vie». Rien d'étonnant donc à ce qu'il ait consacré à ce qu'il appelait justement le «piétinement» le plus achevé de ses textes, ce Marcheur illimité paru en 1998.

Les «chemineurs au long cours, piétons chroniques et autres espèces aux semelles de vent», ses semblables, ses frères retrouveront dans ces pages heureuses et graves les états instables, entre euphorie et découragement, où errent ceux qui se soumettent à cette «redoutable manie». Le récit de marche est fait surtout de haltes, de ruptures, d'anecdotes, dit Ellenberger, car pendant qu'on chemine, on ne pense à rien. Son trajet s'inaugure sur une souche coupée près de la Vacherie de Mouillard. Au fond de la vallée coule le Doubs, l'herbe fume sous le soleil de juin. Le marcheur va laisser dériver sa rêverie, joue avec les étymologies, évoque des rivières remontées en pataugeant, se souvient de chemins en Crète – «le pays plus accueillant que j'aie parcouru». Avec Gustave Roud, il partage la défiance de la «mystique de l'Alpe» et préfère les sentiers de douaniers le long des falaises.

Il procure quelques conseils fondés sur l'expérience: la taille et le poids du sac, la conduite à adopter face aux chiens. Philosophe sur l'éthique de ce plaisir solitaire. Le petit lac de La Goule dans le Doubs le retient à chaque fois: «Marcheur, s'il est vrai que je dois mourir un jour, je souhaite que la mort ressemble à La Goule.» Elle l'a rattrapé dans une rue de Lausanne mais peut-être a-t-il eu le temps de se souvenir de «la lumière bleue sans nuances» qui baigne le lac.