Genre: Roman
Qui ? Léonor de Récondo
Titre: Rêves oubliés
Chez qui ? Sabine Wespieser, 170 p.

E st-ce le rythme de l’écriture? Peut-être. Quelque chose en tout cas vous saisit et ne vous lâche plus à la lecture de Rêves oubliés, le second roman de Léonor de Récondo qui a déjà fait paraître en 2010, au Temps qu’il fait, La Grâce du cyprès blanc , l’histoire d’un musicien de l’Antiquité grecque.

Ce livre-là, Rêves oubliés , est sous-tendu par une tension certaine avec des pics subits où l’angoisse étreint le lecteur. Pourtant il n’y a nulle précipitation dans ce récit d’une famille espagnole livrée comme beaucoup d’autres à l’exil, à la déchéance, aux souffrances de la guerre, aux deuils humains ordinaires, aussi. Ce récit est celui d’un drame lent, inexorable. Mais la romancière prend pourtant le temps de musarder dans le quotidien, de fureter dans les jours qui passent, notant les odeurs, les jeux, les matières, les sentiments; un quotidien où les personnages parviennent chacun à s’emparer de moments de joie, secrète ou collective, qui font le sel de leur vie.

D’emblée, un amour intense habite le livre. Celui qu’Aïta – un homme qu’on découvre traqué, empochant rapidement au moment de quitter sa maison une photo de sa famille aux temps heureux d’avant – voue à sa femme Ama et à ses trois fils, Zantzu, Iduri, Otzan: «Etre ensemble, c’est tout ce qui compte», la phrase résonne comme un refrain et reviendra de proche en proche, de page en page. Fuir, échapper à ceux qui veulent le tuer, les rejoindre, tel est son but. De leur côté, Ama et les enfants sont aussi en fuite. Et ce début de récit est tendu comme un arc, haletant…

S’en sortir, pour toute la famille, ce sera finalement passer la frontière. La France, Hendaye où tout le monde – grands-parents, oncles et cousins compris – trouve un premier asile, encore saisi par la stupeur des fuites successives. Léonor de Récondo parvient ensuite avec une très grande finesse à décrire, au présent, jour après jour, le désarroi qui s’installe presque invisible au sein de la famille; la vie qu’on réinvente pour passer le temps, parce qu’il faut bien s’occuper en attendant de rentrer; l’espoir du retour qui continue de vous habiter même si on n’en parle plus; et peu à peu il s’amenuise, jusqu’à mourir tout à fait, comme une braise qui finit par s’éteindre, doucement, dans un souffle imperceptible. Le réel s’impose, s’installe alors, dicte sa loi. La vie reste toujours traversée par les souvenirs, de plus en plus espacés mais d’autant plus douloureux qu’ils sont désormais révolus.

D’abord, l’Espagne est toute proche, on peut presque la toucher du doigt depuis la première maison qui accueille la famille. Absurdité de la frontière. Ensuite, l’Espagne s’éloigne, s’efface et le confort et les odeurs avec elle. «J’abandonne une part de moi-même là-bas, au pied des orangers.» Seconde Guerre mondiale, survivre redevient un enjeu. Le quotidien devient plus dur, plus froid, surtout pour Alma: «Souvent elle maudit cette condition de femme qui l’oblige à se taire, à astiquer en silence le quotidien de tous.»

Alma, qui tient un journal secret et poignant en italique entre les chapitres, Aïta son homme, vaillant, ses trois enfants, Zantzu, Iduri, Otzan sont en fait des ombres romanesques de la véritable famille de Léonor de Récondo. La jeune romancière l’a expliqué, lors d’un entretien, sur les ondes de France Culture: «C’est un peu un livre de mémoire, disait-elle. C’est l’histoire de mes grands-parents qui sont partis en 1936 d’Espagne, parce qu’ils étaient républicains.» «Je les ai très peu connus, ajoutait-elle, et j’avais envie de les retrouver.»

Ainsi le fil qui se déroule n’est-il pas tout à fait imaginaire. S’y mêlent des souvenirs de famille, «une mythologie» dit-elle, qui lui fournissent une trame de base. Mais le romanesque habite tout le livre. C’est lui qui a permis à la romancière de réinventer la vie de ses aïeuls, et c’est, encore une fois, la fiction qui s’impose comme moyen de connaissance. Inventer pour rencontrer ceux qu’on n’a pas pu connaître, tel est, outre sa tendresse et ses pudeurs poignantes, la belle démonstration de ce livre. Une dernière précision, Léonor de Récondo est musicienne avant d’être romancière. Voilà sans doute qui explique pourquoi cette mélopée triste et touchante s’impose au fil des pages.

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Léonor de Récondo

«Rêves oubliés»

«L’ange-soldat appuie surla gâchette. Au dernier moment, il a relevé un peu son arme pour que la balle aille se loger juste au-dessus du visage d’Ama, dans le tronc de l’arbre»