psychologie

Les rêves, patrimoine de l’humanité

Depuis deux cents ans, la science extrait les songes de la nuit. Un colloque à Lausanne explore le savoir produit par ces plongées

Que faut-il faire des rêves? Les abandonner là où ils sont, dans le sommeil des rêveurs? Les réserver aux cabinets de thérapie? Les extraire de la nuit pour les verser au patrimoine de l’humanité? Depuis deux siècles, quelques courants de la science explorent cette option: moissonner les rêves, constituer des collections et des banques de données, les mettre à contribution pour comprendre des choses sur nous en tant qu’individus, mais surtout en tant qu’espèce. La production onirique serait ainsi une richesse: pour certains, telle l’anthropologue états-unienne Dorothy Eggan, qui passa trente ans à récolter des rêves auprès des Indiens hopi, la déperdition de cette ressource n’est rien de moins qu’une tragédie.

Le tout premier savant qui entreprit de collecter ses rêves était apparemment un Genevois. Il s’appelait Pierre Prévost, il était philosophe et physicien, il vécut entre 1751 et 1839. Pourquoi notait-il ses rêves dans son journal? «Pour se renseigner sur sa propre constitution morale, répondre à la question «Qui suis-je?», répond Jacqueline Carroy, historienne française des sciences, auteure en 2012 de Nuits savantes. Une histoire des rêves (1800-1945). Si Prévost conserve ses songes, c’est aussi «dans une visée d’amusement», ainsi que pour garder la trace de quelques exemples «qui lui posent problème du point de vue philosophique ou psychologique». Comment se fait-ce, se demande-t-il le 6 avril 1811, qu’on puisse avoir besoin d’uriner dans son sommeil, et même satisfaire en rêve cette nécessité, sans toutefois le faire réellement – comme s’il y avait en nous «non pas une mais deux volontés en présence»?

Jacqueline Carroy était l’une des invitées du colloque «Rêver sans Freud», organisé le 29 mai à l’Université de Lausanne par Aude Fauvel et Rémy Amouroux, historiens des sciences de l’esprit avec un penchant pour les «excentrés et excentriques dans l’histoire des thérapies psy». Objectif de la journée: explorer les «autres» approches scientifiques du rêve, celles qui ne passent pas par la grille de la psychanalyse. Montrer, aussi, qu’en se colletant aux songes, Freud s’inscrivait dans une tradition. Genève serait-elle le point d’origine de cette lignée, qui visait à produire un savoir public à partir de ce matériau intime? Pourquoi pas. La cité lémanique a donné le jour, en effet, à de grands «maniaques de l’introspection», rappelle Jacqueline Carroy: Rousseau et ses Confessions, Henri-Frédéric Amiel et ses 17 000 pages de journal, le physicien Georges-Louis Le Sage et ses notes griffonnées au dos de 35 000 cartes à jouer.

Un siècle après l’article pionnier de Pierre Prévost («Quelques observations psychologiques sur le sommeil», 1834), la pratique de la collection de rêves entre dans l’ère des bases de données. C’est le projet de Dorothy Eggan (1901-1965), anthropologue «sans papiers» du point de vue universitaire, mais internationalement reconnue en son temps, avant d’être plus ou moins oubliée. A partir des années 1930, la chercheuse fait sa cueillette auprès des Hopi du Nouveau-Mexique. «Elle désigne les rêves comme des données (dream data), dresse des listes et des schémas, projette de créer une base de données à l’aide d’une technologie alors futuriste, celle des microcartes – une alternative aux microfiches qui deviendra vite obsolète», explique l’historienne des sciences Rebecca Lemov, auteure d’une plongée dans ce chantier, Database of Dreams: The Lost Quest to Catalog Humanity, à paraître en automne 2015.

Le travail de Dorothy Eggan sur les «qualités télévisuelles de la vie nocturne de l’esprit», selon ses termes, prenait place dans une quête plus vaste, visant à archiver les «matériaux subjectifs, liés à la vie intérieure des gens», afin de «comprendre ce que c’est que d’être humain». Aujourd’hui, l’excavation onirique est relancée, en dehors de la science, par «les applications pour téléphones mobiles, telles que Shadow – Community of Dreamers , servant à collecter et à mettre en ligne ses rêves».

Autre figure étonnante, la psychologue californienne Betty Eisner (1915-2004) aborda, elle, l’inconscient sous l’angle psychédélique, utilisant les propriétés hallucinogènes du LSD dans le cadre de psychothérapies destinées à soigner les traumatismes et les addictions, à partir des années 1950. Le «trip» sous acide, est-ce encore du rêve? Cela ne fait pas de doute pour les expérimentateurs de l’époque: «Il est clair à leurs yeux qu’ils sont en train de produire du rêve artificiel, de gérer les rêves, de faire des voyages contrôlés dans cette matière», note l’épistémologue berlinoise Jeannie Moser, auteure d’une «biographie du LSD» (Psychotropen. Eine LSD-Biographie, 2013).

Pendant ce temps, le rôle dominant pris jusque-là par la psychoanalyse s’étiole, dès les années 1960, face à la déferlante des thérapies comportementales, puis cognitivo-comportementales (TCC). Sale temps pour les rêves: dans ce nouveau paradigme d’un esprit humain fonctionnant à coups de stimuli, de réponses et de croyances, le rêve n’a aucun intérêt et l’inconscient, en gros, n’existe pas. Du moins officiellement. En réalité, comme le montre l’historienne bostonienne Rachael Rosner, co-auteure de l’ouvrage Cognitive Therapy and Dreams (2004), le père fondateur de la TCC, Aaron Beck, passe sa vie à consigner ses rêves dans ses carnets de notes. Pourquoi? Lorsqu’il s’exprime à titre privé plutôt qu’en figure de proue de la TCC, le psychiatre considère «que les rêves sont une source de connaissance, qu’ils doivent être interprétés, qu’ils peuvent nous guider pour changer certaines choses dans notre vie», car ils livrent à chacun «des informations sur le noyau de soi-même».

Aujourd’hui, le rêve est enfin un objet d’étude pour les neurosciences. Pas évident. Car pour cela, il faut réussir à faire dormir quelqu’un dans un scanner IRMf. «C’est très bruyant, on ne peut pas bouger: c’était un défi. Nous avons réussi, nous en sommes très fiers», s’amuse Sophie Schwartz, responsable du groupe Neuroimagerie du sommeil et de la cognition à l’Université de Genève. «On travaille depuis vingt ans sur une idée qui est très ancienne, mais qui n’était pas vérifiable empiriquement auparavant. Il s’agit de montrer que le sommeil est un moment favorable pour retraiter les informations acquises en état de veille: les réorganiser, les consolider.» Les humains ne sont pas les seuls dans ce cas: le rat de laboratoire rêve du labyrinthe où on l’a placé, l’oiseau rêve du chant qu’il vient d’entendre chez un congénère et qu’il va imiter.

«Les mémoires émotionnelles semblent être traitées pendant le sommeil de manière privilégiée: elles sont consolidées ou oubliées, en vue de préserver une sorte d’homéostasie affective», poursuit la neuroscientifique. Conséquence? Si les rêves relèvent d’un processus servant à nous adapter à ce qui nous arrive, il serait tentant de doper ce processus en essayant de les manipuler… Le savant parisien Léon d’Hervey de Saint-Denis décrivit ses expériences en la matière dans un ouvrage appelé Les rêves et le moyen de les diriger (1867), où des parfums et des sons déclenchent des songes selon des associations d’idées préprogrammées. Vieux rêve, si l’on ose dire, que la science poursuit aujourd’hui.

Une question reste ouverte, toutefois, prévient Sophie Schwartz: «Les rêves contribuent-ils au retraitement de la mémoire pendant le sommeil, ou sont-ils le simple reflet de ce mécanisme?» Encore une histoire de poule et d’œuf.

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