Depuis le temps que ses ateliers successifs – d'abord à Beinwil am See, à Seon puis à Birrwil – sont situés au bord du petit lac de Hallwil ou de la rivière qui s'en échappe, l'artiste argovien Hugo Suter est devenu le maître des reflets, des visions iridescentes et de la transparence tamisée. Avec lui, le dessin d'une flaque de pluie ouvre sur tout un monde. Un peu comme un miroir possède une image virtuelle dans sa profondeur. Hugo Suter (né en 1943) a participé, au tournant des années 1970-1980, à ce qu'on a appelé le «dessin suisse alémanique». Cette tendance flirtait avec la sensation d'irréel dans le réel, voire avec le surréel.

Cette dimension du rêve, du poétique, élargie au travail sur la distanciation, sur les interférences mais aussi sur le pictural et le sentiment d'irrigation, d'expansion qu'il suscite, Hugo Suter l'a ensuite traitée par des recours différents de ceux habituels. Le verre, sablé, dépoli ou maintenu transparent est devenu par exemple l'un de ses intermédiaires privilégiés; son interprète favori, et pour tout dire magique. Souffler sur un verre fait apparaître la silhouette du Glacier du Rhône, d'après Caspar Wolf (tableau à haleine), 1990-2002. Suter utilise d'autres moyens encore, comme cette boule d'eau et d'encre glacée qui, dégelée, se dissout en une géographie inattendue (Globe et carte, 1999). Ces procédés ne sont jamais des gags ou de pures solutions techniques avec leurs mystères. Ce sont d'adroites ressources pour dire la fugacité des sensations, la malléabilité des impressions, la latitude d'interprétation que s'accorde notre intellect, jusqu'aux erreurs dans lesquelles il va parfois se fourvoyer. Pour répéter aussi que l'œuvre d'art n'est qu'un travail sur l'illusion, avec ce que cela sous-entend chez le spectateur d'idées toutes faites, d'obsessions, de lectures convenues ou d'enthousiasmes spontanés mais obnubilants.

Parmi ses travaux récents, présentés à la Galerie Anton Meier à Genève, Suter revisite ainsi divers genres classiques, tels que la nature morte, le portrait et la peinture de paysage. Et, par là, met le spectateur devant des choses connues, de magnifiques bouquets (un jaune, un rouge, un bleu, allusion aux trois couleurs primaires), sauf qu'ils sont montrés derrière des verres corrodés et posés sur socle. Poussé par la curiosité, le spectateur découvre que, derrière cet écran, les soi-disant bouquets sont constitués d'éléments divers, un assemblage de matériaux pour peintre, objets usagés, trouvés, tels que partie de jouet, boîte de conserve, entonnoir, morceau de grille en plastique, seringue, bout d'éponge industrielle, estagnon coupé en deux. Un relief hétéroclite qui, par l'effet diffusant du verre et le pouvoir d'irradiation des couleurs, prend de l'autre côté, en aplat, l'aspect d'une composition irréelle mais tellement évocatrice de fleurs dans un vase, mais… si fausses.

Dans d'autres de ses «peintures sculptées», Hugo Suter fait croire à un autoportrait de Rembrandt, ou à un paysage. Derrière l'écran, le paysage est fait d'un vieux sac militaire déchiré, de grosses godasses découpées, de tronçons de bâtons de ski, etc. Par-devant, la tranche de pain du pique-nique donne l'impression d'un névé un peu sale. L'artiste joue non seulement sur les confusions visuelles mais du pêle-mêle des impressions et des associations d'idées que déclenche une évocation comme celle d'une randonnée en montagne ou d'un glacier sublime vu par un peintre préromantique – dans ce cas-là: Caspar Wolf.

L'efficacité de Suter est de rappeler que l'œuvre d'art ne se construit pas seulement sur ce qu'on voit ou croit voir, mais à partir de toutes les connaissances vraies comme fausses, personnelles ou de l'ordre du racontar et de la bribe captée ici ou là. Et d'avoir trouvé et utilisé les moyens les plus parlants et les plus démonstratifs pour le dire.

Hugo Suter. Galerie Anton Meier (Palais de l'Athénée, rue de l'Athénée 2, tél. 022/311 14 50). Ma-ve 14-18 h 30. Jusqu'au 31 janvier.