Essai

Les rêveurs de la Bible interrogés par la psychanalyse

Il y a le rêve de Jacob, le cauchemar d’Abimelek, les rêves de Pharaon. Marc Faessler examine le texte de la Genèse à la lumière de Freud

Ce n’est sans doute pas un hasard si Friedrich Schleiermacher, le père de l’art de l’interprétation moderne (ce qu’on nomme l’herméneutique), a été un théologien. Il n’est rien de plus passionnant ni de plus exemplaire que l’interprétation de la Bible. Ce n’est pas seulement que, dans la perspective des interprètes, rien ne puisse être plus important, mais aussi parce que rien ne saurait être plus ouvert.

Une question universelle

La question que tous se posent – les théologiens comme les non-théologiens, les croyants comme les non-croyants – est simple: quelle voie faut-il adopter pour bien saisir ce qui se donne comme la parole de Dieu? En dépit de sa simplicité apparente, la question est infiniment complexe. Les textes qui composent l’Ancien Testament, par exemple, ont été rédigés entre le huitième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ, il y a donc entre vingt-trois et vingt-neuf siècles de cela.

Quel savoir faut-il pour comprendre des écrits aussi anciens? De quelle nature doit être ce savoir? Historique? Religieux? Juridique? Sociologique? Cosmologique? Philologique? Littéraire? Encore n’est-ce là que la moitié du problème. Car pour interpréter des écrits d’une nature si évidemment datée, encore faut-il disposer d’une méthode de compréhension qui rende justice à notre anthropologie ou si l’on préfère, à notre philosophie contemporaine. Interpréter la Bible, c’est se risquer au plus difficile.

Inconscient biblique

Ces réflexions générales viennent à l’esprit au moment de présenter le grand ouvrage que Marc Faessler vient de consacrer au livre de la Genèse. Pour plusieurs raisons, ces pages sont l’aboutissement de toute une vie de réflexion. Intitulées Le Rêve et sous-titre L’«autre scène» du livre de la Genèse, elles ne tentent rien de moins que de mettre en évidence l’importance fondatrice d’une sorte d’inconscient biblique.

Faessler tente de le débusquer en analysant de très près les rêves qui nous sont rapportés dans les 50 chapitres de ce livre des commencements: rêve de Jacob, rêve d’Abraham, d’Abimelek, rêves de Joseph ou interprétés par Joseph, et même, à un niveau plus profond, ce qu’on pourrait nommer à sa suite «rêve du texte» ou de la narration dans la mesure où il s’efforce de montrer que celle-ci s’articule en partie comme un récit de rêve.

Double hypothèse

Ces analyses, qui s’appuient sur une connaissance très précise de la langue, que Faessler manie avec virtuosité en excellent hébraïsant qu’il est, reposent sur une double hypothèse qui commande toute l’herméneutique de l’ouvrage.

La première est que ces rêves sont justiciables du genre d’interprétation que Freud a théorisée dans son Interprétation des rêves. La seconde est qu’à ce niveau «psychanalytique» doit s’ajouter une dimension théologique qui seule, pour Faessler, saurait rendre compte de la dimension ultime du sens engagé. Cette dimension théologique, qui doit beaucoup à la pensée d’Emmanuel Levinas, est également nourrie d’une parfaite connaissance de la tradition des midrashs, c’est-à-dire des commentaires talmudiques du texte biblique.

Les personnages de la Genèse intériorisés

En quoi une telle approche est-elle féconde? D’abord, en ce qu’elle permet de mettre souvent en évidence une cohérence qu’une lecture moins incisive échoue à dégager. Quiconque a lu la Bible un peu attentivement sait à quel point le texte peut paraître bizarre, voire contradictoire. Une telle cohérence est, donc bienvenue. Ensuite en ce qu’elle lui donne un intérêt anthropologique renouvelé.

Faessler interprète par exemple, la gémellité de Jacob et d’Esaü comme la figuration de «deux parts de nous-mêmes: celle qui nous arrime au pulsionnel et celle qui nous ouvre au désir de l’autre». De même, la scène du «sacrifice» d’Isaac est-elle comprise comme la figuration de la «déprise» qu’Abraham doit opérer sur lui-même d’une proximité trop étroite avec un fils trop identifié à lui. Comme on le voit à ce dernier exemple, Faessler aime à intérioriser les personnages de la Genèse pour en faire des symboles en quelque sorte réactualisés de notre propre manière de penser.

Constellation

Que cette tendance soit en même temps l’aspect le plus susceptible de susciter des réserves chez le lecteur se déduit de soi-même. D’une part, tout le monde ne fera pas le même déchiffrement «psychanalysant» des scènes ou des personnages. On pourrait reprocher à Faessler qu’il tend à réduire ce qu’il nomme le «pulsionnel» au seul jeu de la constellation libidinale œdipienne (en négligeant par là toute une dimension de «destructivité» que la psychanalyse contemporaine a mise en évidence). Mais aussi, dans le sens opposé, qu’il travaille avec une image fortement idéalisée de ce que serait la pleine santé psychique.

D’autre part, le peu de penchant qu’il témoigne pour une saisie historicisante de ces histoires l’amène à privilégier une conception de la transcendance (ou du Transcendant) qui semble devoir davantage à une philosophie post-heideggerienne qu’à l’histoire des religions, ce qui s’indique aussi dans le langage très marqué qui est le sien.

Que Le Rêve soit un ouvrage important ne fait aucun doute. Qu’il soit un ouvrage difficile non plus. L’enjeu, après tout, est de taille, et, à ce titre, mérite toute notre attention. Sans compter que ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit un ouvrage dans lequel un auteur a déposé ce qu’il a mis plus de cinquante ans à méditer.


Marc Faessler, «Le Rêve», Labor et Fides, 262 p.

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