Genre: ROMAN
Qui ? Tom Sharpe
Titre: Comment enseigner l’histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d’une nymphomane alcoolique
Trad. de l’anglais par Daphné Bernard
Chez qui ? Belfond, 285 p.

Le Britannique Tom Sharpe est un adepte de Marx, tendance Groucho. Bien que passablement éculée, cette boutade convient parfaitement pour définir l’auteur de Mêlée ouverte au Zoulouland , un franc-tireur qui déboulonne allègrement les institutions de son pays. Et qui n’aime les révolutions que si elles mijotent dans l’alambic de la gaudriole. Le seul parti qui puisse l’intéresser est donc celui du rire – tendance Rabelais, cette fois. Avec d’hilarants deliriums à la Jarry, des gags à la Benny Hill et un goût pour le nonsense qui doit autant à P.G. Wodehouse qu’à Evelyn Waugh. Mais si ces deux mousquetaires de l’humour british maniaient la rapière en virtuoses, Sharpe, lui, s’empresse de préciser qu’il se contente de «travailler au coupe-coupe».

Au début des années 1960, il ne pouvait pas encore vivre de sa plume et il dénicha un job dans un collège technologique où il eut tout loisir d’observer les travers du système éducatif anglais, lequel lui inspira son personnage le plus célèbre, l’ineffable et inoubliable Wilt. Apparu en 1976, ce très étrange pédagogue se flatte de n’avoir aucune ambition et se lamente sans cesse d’être un professionnel de la poisse. Contraint de gagner sa croûte face à de jeunes demeurés, il doit en outre affronter les foucades de sa femme, Eva, une harpie bâtie comme une armoire à glace – et mère de quadruplées aussi idiotes qu’insupportables.

A ce héros que l’infortune transforme en antihéros dès potron-minet, Sharpe a consacré cinq romans qui sont des festivals de drôlerie clownesque: alors que Wilt rêve d’une existence pantouflarde, il n’arrête pas de tomber dans des pièges diaboliques où se croisent mégères en furie, pétroleuses révolutionnaires, espions machiavéliques, sans parler de cette poupée gonflable dont l’étreinte faillit un jour lui être fatale. Wilt, nous l’avions quitté avec Comment échapper à sa femme et à ses quadruplées en épousant une théorie marxiste , traduit chez Belfond en 2005. Dans cette histoire-là, il avait été obligé de se convertir aux dogmes du grand Karl pour déjouer les projets d’Eva, qui avait décidé de lui faire découvrir l’Amérique en compagnie de l’incontournable quatuor à frisettes. Résultat: Wilt était parvenu à rester au bercail mais, à la suite de mésaventures rocambolesques, le malheureux avait atterri au fond d’un hôpital psychiatrique.

Il est de retour dans une comédie dont le titre se passe de commentaires, Comment enseigner l’histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d’une nymphomane alcoolique . Cette fois, Wilt se demande avec quel argent il va pouvoir payer l’école privée où sa femme a décidé d’inscrire ses filles, «quatre copies conformes de leur abominable mère, aussi vociférantes et autoritaires qu’elle». La solution, c’est Eva qui la trouvera: pendant les vacances d’été, Wilt ira donner des cours grassement rétribués à un jeune cancre snob et odieux, Edward Gadsley, le fils d’aristos déchus qui n’ont pas tout à fait renoncé à l’envoyer à Cambridge.

C’est sous les murailles de leur château miteux que débarque Wilt, flanqué de sa smala qui sera logée dans le cottage voisin. Les lieux sont particulièrement inhospitaliers et le redoutable Edward, lui, possède une cervelle atrophiée qui ne s’éveille qu’à la vue des armes à feu: avec le fusil de son beau-père, ce maniaque de la gâchette tire sur tout ce qui bouge et, lorsqu’on retrouvera son cadavre près du château, l’inspecteur Flint – le vieil ennemi de Wilt – se mêlera à cette farce où Sharpe étripe l’aristocratie anglaise avec une fureur de matamore. Ce n’est pas sa seule cible. Exemple: «Durant les premières années, Wilt avait eu à affronter des classes pleines de jeunes au regard vide qui ne voyaient pas l’intérêt de lire Candide ou Le Seigneur des mouches . Aujourd’hui, on ne demandait plus aux étudiants de réfléchir, mais de rester plantés devant un ordinateur et de faire seulement l’effort de le manipuler le plus vite possible. La plupart du temps, les jeunes ouvraient les pages de Facebook pour les remplir de photos ridiculement vicieuses de leurs condisciples.»

Bienvenue dans le monde gentiment timbré – et délicieusement féroce – de Wilt! Muni de palmes fort peu académiques, ce pédago sous-marine en eaux troubles depuis plus de trois décennies, et on en redemande.

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Tom Sharpe

Interview dans «Lire», octobre 2005

«Quel est votre premier lecteur qui vous dit si c’est réussi ou pas? Tom Sharpe: – Si je soumets un texte à ma femme Nancy le soir, juste avant son coucher, et qu’elle se met à rire, je sais que ce doit être bon»