Cinéma

«Au revoir là-haut», un requiem pour 14-18

Albert Dupontel adapte brillamment le best-seller de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013. Situé au lendemain de la Première Guerre, ce splendide spectacle cinématographique est pétri d’humour noir et d’amour de l’humanité

En novembre 1918, juste avant l’Armistice, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), un va-t-en-guerre obsédé par sa gloire, rêve de prendre une position allemande. Il envoie deux soldats en éclaireurs et leur tire discrètement dans le dos. Attribué à l’ennemi, ce meurtre permet de lancer une offensive qui se solde par des centaines de morts.

Dans le no man’s land, deux fantassins scellent leur destinée: Albert Maillard (Albert Dupontel) est enseveli dans un trou d’obus en compagnie d’un cadavre de cheval. En l’arrachant à sa sépulture, le jeune Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart, vu dans 120 Battements par minute), reçoit une balle qui lui arrache la mâchoire. Et puis c’est la fin de la guerre.

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Unis par un lien indéfectible, Albert et Edouard ne se quitteront plus. Alors qu'ils sont confrontés au stress post-traumatique, au chômage et à la misère, le premier fait bouillir la marmite, fournit son jeune camarade en morphine et magouille pour lui. Outre la blessure qui le défigure, Edouard veut à tout prix fuir un ogre aussi vorace que la guerre: son père, Marcel Péricourt (Nils Arestrup), un riche industriel qui n’a jamais aimé ce fils trop fantaisiste, trop artiste.

Le business de la mort

La patrie reconnaissante a décidé d’offrir des sépultures marmoréennes aux 400 000 soldats morts pour la France et enterrés à la va-vite dans des champs incertains. L’infâme Pradelle fait fortune dans ce business lucratif, pendant qu’Edouard invente une escroquerie nationale sur les monuments aux morts. Devenu riche, il donne des fêtes au cours desquelles on dégomme à coups de bouchons de champagne l’effigie des tristes sires responsables du carnage de 14-18…

D’un truculent best-seller de Pierre Lemaitre, Prix Goncourt en 2013, Albert Dupontel tire un film sublime, mêlant le rire aux larmes, et porté par des comédiens au sommet de leur art. Fruit d’un remarquable travail d’adaptation, Au revoir là-haut bouleverse par son ampleur visuelle, l’épaisseur des personnages, le génie des comédiens, la qualité des images et des décors.

Le réalisateur a arrangé le récit sans en trahir l’essence. Il a imaginé une structure en flash-back et révélé pleinement le potentiel comique du livre. Il invente des gags d’une juste tonalité, comme le crucifix que Maillard retourne pour distraire la bonne sœur pendant qu’il pique des ampoules de morphine ou le cadavre de fusilier sénégalais qu’on fourgue ni vu ni connu à la famille d’un soldat français.

Un carnaval onirique

Au réalisme rêche de Lemaitre, exprimé en courants de conscience, le réalisateur ajoute une dimension onirique. En développant les masques (magnifiques créations de Cécile Kretschmar) que porte Edouard et sous lesquels il recouvre son humanité, en citant ces maîtres du burlesque que sont Buster Keaton et Charlie Chaplin, Dupontel donne un air de carnaval à ces sombres années de deuil, colle des ailes de papillon au bourbier de la guerre, à l’horreur de l’affairisme et à la mélancolie.

Voletant au-dessus des ruines et des tombes, Au revoir là-haut entonne un chant de fraternité, fait un bras d’honneur aux fauteurs de guerre et autres artisans du malheur.


Au revoir là-haut, de et avec Albert Dupontel (France, 2017), avec Nahuel Pérez Biscayart, Niels Arestrup, Laurent Lafitte, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, Michel Vuillermoz, André Marcon. 1h55.

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