Qui aura patienté jusqu'au générique final de South Park, Bigger, Longer & Uncut observera que Matt Stone et Trey Parker cumulent les fonctions. Le blond Trey Parker, 30 ans, en est le réalisateur, scénariste, producteur, musicien et parolier. C'est lui également qui assure, en v.o., les voix nasillardes de certains des personnages principaux: le trouble-fête obèse Eric Cartman, le meneur Stanley Marsh, dit Stan, et M. Garrison, l'instituteur de l'école primaire qui ne conçoit pas d'enseignement sans M. Toc, une marionnette qui lui permet de s'adresser aux enfants avec la condescendance que les suffisants accordent à leurs subordonnés. Quant à Matt Stone, le brun frisotté de 28 ans, il est coscénariste, coproducteur, ainsi que la voix de Kyle Broflofski, premier de classe juif – comme ses amis aiment à le lui faire remarquer – et de Kenny McCormick, pauvre gamin à la capuche trop serrée et qui meurt dans chaque épisode. Autant de fonctions que Trey Parker et Matt Stone assurent également pour leur série télévisée, à raison de 26 minutes par semaine depuis deux ans et demi.

Deux ans et demi de culte instantané. Deux ans et demi depuis que la chaîne câblée américaine Comedy Central a décidé de programmer, tous les mercredis soir, le premier dessin animé de l'histoire de la télévision à être estampillé

TV-MA (mature audiences only, réservé aux adultes). Deux ans et demi de conte de fées pour Parker et Stone, anciens copains de fac élevés dans le Colorado, précisément dans cette Amérique profonde souvent enneigée où se situent les aventures de Cartman, Stan, Kyle et Kenny. «A l'Université du Colorado, racontait Matt Stone dans un entretien accordé à la chaîne française Canal Jimmy, nous suivions les cours de cinéma. La plupart des étudiants étaient fascinés par les films à haute teneur dramatique, comme ceux de Martin Scorsese ou de la Nouvelle Vague. Nous, on préférait la comédie idiote style Monty Python. Nous voulions faire des films pas chers et rigolos. C'est comme ça qu'on s'est trouvés: nous étions les deux seuls à ne pas aspirer à refaire Taxi Driver.»

Passé les expérimentations, c'est le premier long métrage de Trey Parker, une comédie musicale relatant l'histoire vraie d'un cannibale ayant sévi dans le Colorado, qui attire l'attention sur les deux zigotos. Le film s'appelle Cannibal! The Musical. Aussi loufoque qu'il soit, il suscite l'enthousiasme de Brian Graden, futur dirigeant de FoxLab, filiale de la 20th Century Fox. Graden leur passe une commande originale: il souhaite une vidéo-carte de Noël qu'il pourrait envoyer à ses amis par e-mail. Parker et Stone acceptent le défi et réalisent un très court métrage où le Père Noël et Jésus s'affrontent à coups de poing pour déterminer auquel des deux appartient Noël.

Brian Graden envoie le résultat à quelques dizaines d'amis qui, à leur tour, le font parvenir à d'autres amis. Très vite, cette brève animation de papiers découpés qui préfigure South Park devient l'attraction du milieu. «George Clooney en a même fait sept cents copies», rigolait Trey Parker sur Canal Jimmy, «si bien que quand South Park est né, on lui a proposé de faire une voix: celle de Sparky, le chien homosexuel de Stan. Lui: «Génial». Et voilà, c'est la dernière fois qu'on a parlé à George Clooney!»

Trois mois après Noël, Spirit of Christmas (L'Esprit de Noël), leur vidéo-carte de vœux, inscrit le duo dans l'agenda de dizaines de compagnies de production. La télévision, en particulier, est à leurs pieds et c'est la chaîne Comedy Central qui finit par signer avec eux. Jésus-Christ boxant le Père Noël: difficile d'imaginer qu'une idée aussi idiote puisse provoquer pareille impulsion pour une carrière. D'autant que ce court métrage décidément béni continue de faire des vagues. Il y a quelques mois, l'éditeur de jeux vidéo Electronics Arts a en effet rappelé 100 000 disques pour Playstation du jeu de golf Tiger Woods 99 après avoir découvert que des petits malins, à l'intérieur de l'entreprise, avaient intégré Spirit of Christmas dans un fichier caché.

La diffusion de South Park a donc débuté le 13 octobre 1997. C'est, jusqu'à aujourd'hui, la plus grosse audience de Comedy Central. Grâce à leur talent inimitable dans la représentation naïve d'une société sens dessus dessous, Parker et Stone malmènent toutes les institutions, toutes les icônes. Dans tel épisode, M. Garrison, l'instituteur, doit quitter l'école parce qu'une opération de chirurgie esthétique le fait ressembler à David Hasselhof, le héros de la série Alerte à Malibu. Dans tel autre, Stan rejette son chien en découvrant l'homosexualité de l'animal, puis revient sur sa décision en visitant un refuge pour animaux gays. «Nous n'avons qu'une semaine pour faire chaque épisode, soupirait Trey Parker dans Libération en août dernier, et nous ne sommes que deux. Nous travaillons 18 heures par jour. Si les épisodes sont de plus en plus déjantés et stupides, c'est tout simplement parce que nous n'avons plus les pieds sur terre. Notre vie s'est arrêtée à 25 ans.»