Critique: «Le Dératiseur de Hamelin»

La révolution au son de la flûte

Scène La compagnie Pied de Biche monte une légende du XIIIe siècle

Les deux corps frêles de Kugel et Maddie glissent chacun dans leur petit lit sous une lumière tamisée, et on pressent que pour eux la nuit ne sera pas douce. Au centre du plateau du Théâtre des Marionnettes, à Genève, ces deux enfants savent que leurs parents ont failli et qu’il faudra en payer le prix. L’image est poignante. Et les mots qui résonnent bientôt confirment la sentence: «Pour quelques pièces d’or, ils ont perdu leur plus grand trésor.»

La nouvelle création de la Compagnie Pied de Biche enchante par ces moments qui suspendent le temps, mais pas seulement. En livrant une version très rythmée (et culottée) du Joueur de flûte de Hamelin, la troupe vaudoise s’illustre dans différents registres. Jeu, chant, marionnettes, variations d’échelles: l’étendue de son talent donne de l’étoffe à une légende née au XIIIe siècle, largement popularisée par les frères Grimm.

Datée, l’intrigue? En mettant en garde contre le culte de la richesse et l’indifférence envers les plus faibles, la légende fait écho au credo des grands textes sacrés. Rien d’obsolescent ici. En mêlant références médiévales et contemporaines, Le Dératiseur de Hamelin tisse ainsi une trame qui signe une continuité avec le passé.

A quoi assiste-t-on? A la déchéance d’une ville prospère. Menacés par des hordes de rats, les habitants de Hamelin – qui se rengorgeaient il y a peu d’être «plus malins et plus riches que Berlin» – recourent en désespoir de cause à un flûtiste aux pouvoirs magiques. Le charmeur réussit à exterminer les envahisseurs en les attirant à la rivière. Mais les bourgeois soulagés refuseront de bourse délier. Furieux, leur sauveur leur promet le plus grand des malheurs.

Le spectacle dresse à merveille le tableau de cette société décadente, en jouant sur l’outrance. Il faut voir ces nantis se gaver autour d’une table de banquet: «Fêtons notre richesse, dans la graisse et l’ivresse.» La farce, déclinée en chanson, est jubilatoire. Et lorsqu’on voit la femme du bourgmestre savourer une étreinte avec un domestique, on retient son souffle devant une si jeune assemblée. Mais l’audace est dosée (c’était un baiser presque volé). Tout de même, ce coup de revolver qui achève un pauvre hère venu quémander des miettes! Comment mieux signifier, pourtant, la cruauté de la tablée? La caricature fait mouche.

Frédéric Ozier assume, en citant le peintre et sculpteur Jean Dubuffet: «l’art doit toujours un peu faire rire et un peu faire peur.» Sa mise en scène, réglée avec Julie Burnier, séduit par ses effets de surprise. Et son art du contraste. Les bourgeois sont incarnés par des comédiens; les enfants et la figure récurrente du pauvre, par des marionnettes manipulées à vue. Et le dératiseur est tantôt de chair, tantôt poupée de bois bondissante. Et si ce ravisseur d’enfants était en réalité un bienfaiteur? Au son de sa flûte, Kugel, Maddie et les autres enfants de Hamelin échappent peut-être à un destin tout tracé.

Le Dératiseur de Hamelin, Théâtre des Marionnettes de Genève, jusqu’au 8 février. Dès 7 ans (022 807 31 07).