Esprit clair, destin trouble, Nie Yuanzi est un fantôme de 85 ans que le régime chinois n'a nulle envie de voir ressurgir de son placard. Privée de liberté durant seize ans (camps de rééducation et prison), la «maîtresse des gardes rouges» survit depuis vingt-deux ans grâce à l'aide d'amis dans une pièce unique d'un immeuble décrépi du nord de Pékin avec ses deux chats persans et un téléphone portable qui la relie au monde.

Il fut un temps où la simple évocation de son nom provoquait la ferveur ou la terreur. Aujourd'hui, Pékin l'a effacé des tables de l'histoire comme les «dix années de catastrophes» de la Révolution culturelle dont le 40e anniversaire a été salué par un fracassant silence en Chine. Pas une ligne dans les médias, pas un mot dans la bouche des dirigeants pour évoquer un drame dont les conséquences psychologiques sont une clé essentielle à la compréhension de la Chine actuelle, alors que les postes à responsabilité politique ou économique sont désormais occupés par d'anciens gardes rouges.

Le 16 mai 1966, un éditorial du Quotidien du Peuple appelait à lutter contre le «révisionnisme bourgeois», une attaque codée contre les ennemis de Mao Tsé-toung, dieu de la «Chine nouvelle» dont l'autorité était contestée depuis le désastre du Grand Bond en avant qui s'acheva par une famine ayant entraîné la mort de 30 millions de personnes. Le 25 mai, Nie Yuanzi, qui est alors la secrétaire du Parti communiste du Département de philosophie de l'Université de Pékin, rédige avec six autres camarades le «premier dazibao marxiste-léniniste» appelant les étudiants à se rebeller contre leurs professeurs et à défendre le président Mao.

Le 1er juin 1966, la radio nationale diffuse le texte de l'affiche à grands caractères qualifié par Mao de «déclaration encore plus belle que celle de la Commune de Paris». «Avec une telle caution, écrira plus tard le grand reporter jurassien Fernand Gigon*, cette homélie à la sauce chinoise est devenue l'un des textes sacrés de la Révolution culturelle. [...] Nie Yuanzi changea certainement, par son action, l'équilibre des masses, qui pencheront dès lors du côté de Mao.» Aussitôt, les écoles du pays s'enflamment, puis les usines, enfin toute la société est prise de convulsions qui dégénéreront en une guerre civile qui fit des millions de victimes, seule l'intervention de l'armée permettant d'y mettre un terme.

«A l'époque, se souvient Nie Yuanzi, je pensais simplement qu'il fallait être loyal envers Mao. Je n'aurais jamais pensé que cela provoquerait de tels désastres.» Comme des millions de gardes rouges, le «petit général de la révolution» n'était qu'un pion d'un jeu politique qui la dépassait. Mais un pion si actif qu'il s'attira une haine tenace de Deng Xiaoping (principale victime politique de la Révolution culturelle avec Liu Shaoqi).

La leader des rebelles affirme pourtant qu'elle fut aussi une victime. Accusée dès 1967 par Jiang Qing (femme de Mao) et Lin Biao (successeur désigné de Mao et compilateur du Petit Livre rouge) d'être trop timorée, elle sera enfermée en octobre 1968 alors que le Grand Timonier ordonne le retour à l'ordre une fois ses ennemis au sein du parti éliminés. «Je ne regrette rien, explique la vieille dame qui a écrit l'an dernier à Hu Jintao pour enfin bénéficier d'une retraite. Il faut tirer les conclusions de l'histoire. La Révolution culturelle fut une calamité, l'Etat était en faillite. Mais il y avait des raisons positives à la lancer: lutter contre la restauration capitaliste, c'était combattre la corruption, défendre la démocratie.» Du moins le croyait-elle.

Le destin de Nie Yuanzi est à l'image de tout un peuple. «C'est un personnage tragique, explique Xu Youyu, intellectuel libéral spécialiste de cette période. Elle a été utilisée par Mao qui en a fait ensuite un bouc émissaire. Quarante ans plus tard, elle n'a aucune connaissance des causes véritables de cette tragédie, aucune analyse, aucune réflexion.» C'est ainsi qu'en Chine, aujourd'hui, les personnes qui ont vécu la Révolution culturelle se taisent, alors que les plus jeunes générations méconnaissent ces temps troublés. «Les étudiants des cours politiques de l'école centrale du Parti communiste ne savent rien de cette période, explique un professeur qui préfère garder l'anonymat. Ils ignorent jusqu'au nom de Hua Guofeng (ndlr: successeur désigné par Mao Tsé-toung, qui sera à son tour éliminé en 1978)!»

La grand-mère concède qu'elle a été manipulée par Mao, mais conserve à son égard un jugement équilibré: «Succès remarquables; crimes abominables.» Par contre, elle est amère envers le parti qui l'a rejetée de ses rangs. «La plupart des anciens gardes rouges occupent aujourd'hui des postes importants. Ils n'ont jamais été inquiétés. Personne au Comité central ne s'est opposé à la Révolution culturelle en 1966. Ce n'est pas objectif de faire endosser la responsabilité de ce désastre à la seule «Bande des quatre» comme l'a décidé le parti en 1980.»

Cette responsabilité collective, Nie Yuanzi l'évoque dans un livre de Mémoires publié l'an dernier à Hongkong mais interdit en Chine. Dans une société de plus en plus divisée, le régime converti au capitalisme est moins que jamais disposé à écouter la voix de ses fantômes.

*«Vie et mort de la Révolution culturelle», Fernand Gigon, Flammarion, Paris, 1969.