Livres

La révolution du Roman des Romands

Décerné par les élèves de toute la Suisse, ce prix littéraire, qui fête ses 10 ans, a modifié en profondeur le rapport des jeunes générations à la littérature qui s’écrit en Suisse romande

Mercredi soir, au Théâtre Equilibre à Fribourg, l’écrivain Jean-Pierre Rochat, sa barbe de berger au long cours, son bonnet, s’est levé dans le public. Tout autour de lui, plus de 400 élèves euphoriques du secondaire de toute la Suisse romande avec même quelques classes alémaniques et tessinoises, soit le jury presque au complet du Roman des Romands, applaudissent à tout rompre. Fabienne Althaus Humerose, conceptrice et meneuse de ce prix littéraire pas comme les autres, vient chercher le lauréat de cette dixième édition pour le faire monter sur scène. Primé pour Petite Brume, roman aussi bref que déchirant sur un paysan contraint de vendre aux enchères ses bêtes, ses biens, sa vie, Jean-Pierre Rochat dira juste quelques mots émus face à la ferveur de la salle.

Les sept autres écrivains de la sélection 2019, aux univers et aux parcours très divers mais tous ayant la Suisse comme port d’attache, sont aussi dans le public. Pendant les cinq derniers mois, tous ont été à la rencontre des élèves, dans les classes, de Porrentruy à Genève, de Monthey à Fribourg, pour répondre aux interrogations, à la réprobation parfois, à l’enthousiasme le plus souvent de jeunes lecteurs qui découvrent à cette occasion qu’il existe des écrivains qui vivent près de chez eux et qui écrivent des livres qui les concernent.

Grande révélation

Car elle est là, la grande révélation. Pour les élèves, et, bien souvent, pour leurs professeurs. De leurs côtés, les écrivains, leurs éditeurs, découvrent un public qui lit avec une fraîcheur, une intensité, «qui vaut tous les prix», comme le dit l’un d’eux. S’il est à part, c’est que le Roman des Romands permet précisément la rencontre entre cette littérature d’aujourd’hui et ces lecteurs-là. En dix ans, mine de rien, édition après édition, le Roman des Romands a changé le visage de la littérature qui s’écrit en Suisse romande.

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Pour comprendre, il faut revenir en arrière et rappeler quelques faits. Comme celui-ci: la littérature contemporaine n’a que très peu de place dans les programmes scolaires. Et c’est justement cette absence qui a fait réagir Fabienne Althaus Humerose, alors professeure de français dans un collège genevois: «Notre travail d’enseignant consiste à faire comprendre aux élèves l’époque qui est la leur. La littérature est un excellent moyen pour apprendre à appréhender le monde. Bien sûr que les classiques de la littérature permettent d’éclairer le présent, mais cela ne suffit pas pour devenir un citoyen de son temps. Je souffrais, en tant que prof, de n’avoir jamais assez de temps pour aborder les auteurs contemporains. J’ai donc imaginé ce prix pour nous permettre, à nous les profs, de nous autoriser une parenthèse de cinq mois dans le cursus.»

Un être humain

Au départ, l’envie était de demander non seulement aux professeurs de français, mais aussi à ceux d’allemand, d’anglais, d’italien d’inviter chacun dans leurs classes deux auteurs écrivant dans ces langues-là, «de façon à donner aux élèves une sorte de photographie de l’Europe d’aujourd’hui». Pour des raisons pratiques, le rêve a pris forme avec les écrivains suisses de langue française. Car tout de suite, l’idée de faire venir les écrivains dans les classes a été au cœur du projet. «La figure de l’auteur est généralement très floue pour les élèves. L’écrivain est pour eux une sorte de personnage de roman. Quand ils se retrouvent tout à coup face à l’un d’eux, ils comprennent qu’il s’agit en fait d’un être humain avec qui ils peuvent discuter. Ils prennent pleinement la mesure du côté exceptionnel de la chose», raconte Emmanuelle Es-Borrat, enseignante à Monthey.

Pour les 10 ans du prix, un livre réunit les textes inédits de 71 auteurs qui ont participé à l’aventure. Titre du livre, et thématique générale: Quand j’avais 17 ans, soit l’âge environ des élèves qui participent au Roman des Romands. Dans le texte qu’elle a fourni, la romancière Catherine Lovey se souvient que, dans son adolescence, «tous les écrivains que je lisais étaient morts depuis des lustres». Sauf qu’un jour, elle est tombée sur un livre de Corinna Bille et qu’elle a su, sans qu’elle ne se rappelle comment, que cette auteure «non seulement était morte depuis peu mais avait vécu tout près de chez moi. […] Elle avait vu de ses yeux le monde que je regardais tous les jours.» Il était hélas trop tard, regrette Catherine Lovey, «pour inviter Corinna Bille dans nos classes».

La première fois

Julien Burri, auteur sélectionné pour le Roman des Romands 2019 pour Prendre l’eau (et collaborateur au Temps), n’oubliera pas ce que lui a dit Stefano, 16 ans, à la fin d’une classe: «Votre livre est le premier roman que j’ai lu jusqu’à la fin.» «C’est le genre de phrase qui justifie les heures passées à écrire à sa table de travail sans gagner de véritable salaire», confie l’écrivain. «Surtout, une fois que l’on a traversé un livre, cela veut dire que l’on va pouvoir en lire d’autres. Le Roman des Romands est le prix des «premières fois.»

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Ce contact direct avec les écrivains et la littérature en train de se faire fait naître des vocations. Ainsi Luce, du Collège de la Cité, à Lausanne, a été confortée dans son envie d’écrire. «Rencontrer des écrivains qui vivent dans la même région qu’eux leur fait prendre conscience que devenir écrivain à son tour n’est pas impossible», se félicite son professeur, Jacques Troyon. «A la fin de l’expérience, je donne aux élèves un formulaire d’inscription au Prix interrégional Jeunes Auteurs [PIJA] et il y en a toujours plusieurs qui ont envie de participer», raconte Emmanuelle Es-Borrat. Le PIJA a vu éclore les talents d’un nombre impressionnant de nouvelles plumes, comme les membres du collectif AJAR, Marie-Jeanne Urech ou Antoinette Rychner, pour ne citer qu’eux.

Sans tambour

Parmi les nombreux autres effets du Roman des Romands, il en est un qui s’est imposé avec un naturel déconcertant, sans tambour ni trompette: celui d’introduire dans les écoles les livres des auteurs vivant en Suisse romande. Car si la littérature contemporaine, de façon générale, ne parvenait que très peu à se faire une place dans les programmes scolaires, la littérature romande y parvenait encore moins. «Grâce au Roman des Romands, on assiste à une sensibilisation du monde scolaire en général pour la littérature qui s’écrit ici. Le prix a créé une vraie dynamique chez les élèves et les professeurs qui deviennent curieux de ce qui se publient en Suisse romande», se félicite Daniel Maggetti, directeur du Centre des littératures en Suisse romande, à l’Université de Lausanne.

Cet élan spontané des jeunes lecteurs vers la littérature romande rompt des décennies de rapports compliqués (pour ne pas dire névrosés) des lecteurs et même des écrivains romands envers la scène littéraire de leur propre pays. Complexe d’infériorité par rapport à la France, peur du succès, honte de soi? «C’est un mélange de tout cela. Il y a un manque d’estime envers sa propre culture, sa propre capacité à créer, sa propre envergure», regrette Sylviane Dupuis, chargée du séminaire de littérature romande à l’Université de Genève et écrivaine. Si elle constate, à Genève tout du moins, qu’une part de l’élite cultivée continue à ne s’intéresser qu’aux parutions venues de France, les jeunes générations, elles, n’ont plus du tout ce type d’œillères. «Pour les étudiants, étudier la littérature romande est une évidence; ils viennent aux cours exactement comme ils viendraient à des cours de littérature française. C’est un grand changement. Et ils ne comprennent pas pourquoi on ne leur a jamais parlé de littérature romande à l’école», poursuit Sylviane Dupuis. Preuve manifeste de l’intérêt des nouvelles générations pour cette littérature: en quinze ans, Sylviane Dupuis a dirigé pas moins de 26 mémoires de master dédiés à des auteurs de Suisse romande, de Nicolas Bouvier à Corinna Bille, de Cingria à Adrien Pasquali.

Choc esthétique

«Les a priori qui ont longtemps pesé sur la littérature de Suisse romande étaient liés aux discours axés sur une certaine littérature défendue comme identitaire. Les saintes écritures de Jacques Chessex allaient dans ce sens. Le changement de génération a provoqué un appel d’air vers la littérature romande. Et le Roman des Romands est très significatif de ce mouvement», poursuit Daniel Maggetti. De l’école à l’université, le Roman des Romands crée ou poursuit des filiations, entre professeurs et élèves. Emmanuelle Es-Borrat a vécu un choc esthétique en découvrant les œuvres de Charles Ferdinand Ramuz aux cours de Doris Jakubec à l’Université de Lausanne. Une passion qu’elle transmet aujourd’hui à ses élèves à Monthey, des élèves qui grâce elle participent au Roman des Romands. Daniel Maggetti retrouve régulièrement dans ses cours sur la littérature romande des étudiants qui sont passés par le prix lancé par Fabienne Althaus Humerose. Et Sylviane Dupuis se félicite des carrières d’écrivains qu’ont entamées plusieurs anciennes élèves comme Aude Seigne ou Anne-Sophie Subilia.

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A la fin du livre qui marque les 10 ans du Roman des Romands, on trouve une carte de Suisse. Des points indiquent les lieux d’enfance des écrivains qui ont participé au prix et les lieux des écoles participantes. «C’est pour montrer que l’on peut être né à Sainte-Croix et devenir un grand écrivain et que l’on peut étudier à Estavayer et devenir un grand lecteur», conclut Fabienne Althaus Humerose.


«Quand j’avais 17 ans», livre anniversaire du Roman des Romands, à commander sur Roman des Romands

Tournée des auteurs pour les 10 ans du prix dès le 6 février, détails sur le site.

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