Cinéma

«Révolution silencieuse», le récit d’un paysan du Jura vaudois

Un paysan du Jura vaudois se lance dans la culture biodynamique de semences oubliées. La modestie de ce documentaire recèle une très grande inspiration

Dans le matin brumeux tintent les cloches des vaches. C’est un chant d’adieu, car Cédric a vendu le troupeau. A 43 ans, cet agriculteur de Juriens, dans le Jura vaudois, a décidé d’arrêter la production laitière, de sortir de «l’agriculture dite chimique, profondément destructrice» à laquelle il a été formé, pour vivre en conformité avec ses convictions. Il va cultiver des blés anciens et des céréales locales, relancer la biodiversité́ semencière confisquée par les géants de l’agroalimentaire. «Révolution silencieuse» relate ce défi humble et grandiose.

Née à Aubonne en 1979, diplômée de l’ECAL, Lila Ribi a signé Spaghetti alle vongole, Le téméraire et autres portraits de femmes et d’artistes. Pour son premier long-métrage, la réalisatrice, qui ressent un lien profond avec le vivant et entretient avec la nature une relation «d’émerveillement, de tendresse et d’humilité», a voulu réagir face à des choses qui la révoltent: «Je voudrais que mon film puisse représenter ma modeste participation à la révolution silencieuse.»

Stop rumex

Lila Ribi s’invite au sein de la famille. En toute sympathie, elle capte les moments de détente et de crispation qui rythment la vie domestique, détaille tout un savoir paysan qui force l’admiration. Elle brosse un portrait sensible de Cédric. Avec sa bonne tête rieuse et ses moments d’anxiété, voire de colère noire quand le trieur de grain résiste, l’agriculteur est porté par un grand rêve de changement.

La biodynamique que prône ce membre de l’Association Kokopelli pour la Libération de l’Humus et de la Semence entre dans un projet plus vaste de résistance non violente: respect pour soi, pour les autres et pour le vivant. Ses enfants font l’école à la maison, échappant à la normalisation des esprits en vigueur dans l’enseignement public. Et quand le rumex envahit les champs, Cédric ne sort pas l’arme chimique. Il arrache un plant, le hache grossièrement et le laisse macérer dans un seau d’eau. Puis il baratte cette décoction et la vaporise sur le champ. Les molécules d’oseille crépue répandent la fausse information d’une invasion totale et la mauvaise herbe dépérit en douceur.

Rouge du Jura

«La vraie révolution est celle qui nous amène à nous transformer pour transformer le monde», écrit Pierre Rabhi, pionnier de l’agroécologie. Avenant locavore à Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Révolution silencieuse montre la force qu’il faut pour aller au bout de ses convictions. Le rêve de Cédric ne fait pas le bonheur de sa famille. Le petit Marius a les yeux pleins de larmes quand il voit partir les vaches. Le grand-père a la voix qui tremble en évoquant ce troupeau dont il était si fier. Christine, l’épouse, a «la boule au ventre»; elle se fait du souci pour la fin du mois, car l’aventure est belle, mais risquée. En plus, certains, dans le village, voient d’un mauvais œil cet original qui dit non aux pesticides…

Mais voici le soleil et le temps des moissons. Blé de Perse ou d’Orsières, blanchut, engrain, aegilops, rouge de la Venoge ou du Jura, orge noir, froment de Lens, blé d’Osiris, retrouvé dans le sarcophage d’une reine… Les céréales composent une délicate mosaïque de vert tendre, de rose, de mauve. Pauvres en gluten, riches en protéines, les épis, hirsutes et dodus, ondoient sous la brise. Cet émerveillement se prolonge lorsque sort du four une miche dorée qui semble odorer par-delà l’écran… Les gestes du boulanger, imposant les mains sur la pâte, remuent des souvenirs vieux comme le monde. Et même les rituels new age auxquels s’adonne Christine, qui croit au pouvoir des pierres et, sur ses bols chantants tibétains, dispense des ondes bénéfiques au grain, laissent entrevoir des énergies dont les rationalistes urbains ont peut-être tort de se gausser.

Aux Journées de Soleure, les spectateurs ont ovationné Die Göttliche Ordnung, qui raconte le combat des femmes pour l’obtention du droit de vote en 1971, et bien rigolé de ces machos ruraux de Suisse orientale. Dans quarante ans, ils riront effarés des zélateurs du round-up, car alors l’agriculture chimique sera reconnue comme une aberration.


Révolution silencieuse, de Lila Ribi (Suisse, 2016), 1h32

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