Beau comme un camion. C’était hier, autant dire une éternité. Les artistes applaudissaient ces mammouths dévoreurs de benzine qui transportaient les décors de leurs rêves. Ils étaient d’autant plus fiers que la Suisse romande a longtemps peiné à exporter ses fictions théâtrales.

Mais l’amour des camions passe. Aujourd’hui, beaucoup réprouvent le semi-remorque et misent sur la camionnette, à l’image du Bernois Milo Rau, ce créateur qui marque l’Europe et dirige le prestigieux NTGent à Gand. «Nous sommes en train de remplacer nos véhicules de service par des voitures électriques», confie-t-il.

Car voilà, les théâtres, romands en particulier, ont amorcé leur révolution verte. Il n’est plus possible de faire comme si les glaciers n’étaient pas à l’agonie. Cet automne, l’auteur jurassien Camille Rebetez, pilier de la compagnie Extrapol, lançait, avec le dessinateur Tom Tirabosco et le journaliste genevois Pierre-Louis Chantre, une «Charte des artistes, acteurs et actrices culturelles pour le climat».

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Initiatives en chaîne

«Il n’existait pas, dans le domaine de la création et de la diffusion, de standards éthiques en matière d’environnement, explique-t-il. Or il y a urgence. Si on a le choix entre un spectacle magnifique éclairé par une ampoule et un autre tout aussi beau illuminé par un feu d’artifice, il ne faut plus hésiter. C’est l’ampoule qui doit gagner.»

Par cette initiative signée par quelque 230 professionnels, dont une quinzaine d’institutions, le trio précité ambitionne de changer les comportements. Les artistes ont une responsabilité, souffle-t-il. Il n’est pas le seul à le penser.

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A Genève, le metteur en scène Andrea Novicov propose depuis deux ans, chaque été à l’Orangerie, des pièces qui interrogent notre rapport à la nature. Paru début janvier, le Journal de l’Association pour la danse contemporaine dirigé par Anne Davier décline, lui, le sujet à travers un dossier captivant, mettant en perspective des microrévolutions opérées en Belgique, en Ecosse, en France et en Suisse.

Le sujet est sur toutes les lèvres, confirme Denis Maillefer, codirecteur de la Comédie. «Nous avons banni les bouteilles en plastique et renoncé à l’avion en Europe, mais nous tâtonnons, faute de certitudes sur le coût énergétique de pratiques qui allaient de soi jusqu’à il y a peu. Au sein de la réunion des théâtres genevois, nous planchons sur une charte. Pour qu’elle soit pertinente, il faut qu’on obtienne des réponses à nos questions.»

Faut-il alors adapter les spectacles à l’exigence écologique? Concevoir des décors plus légers, avec des matériaux moins polluants? «Les maisons allemandes construisent des dispositifs parfois gigantesques, note Milo Rau. Je suis pour ma part adepte d’un «théâtre pauvre». Nos décors ne doivent pas dépasser 20 mètres cubes afin de tenir dans une camionnette. Ce qui m’importe, ce n’est pas la complexité des architectures, mais la présence des gens sur le plateau et la force de leurs récits.»

La réponse vaut pour un type d’esthétique, documentaire. Administratrice du Théâtre Kléber-Méleau (TKM) à Renens, Florence Crettol défend une autre optique. «Avec notre directeur Omar Porras, nous avons à cœur de réaliser le rêve d’un artiste. Mais nous recyclons nos décors qui ont une durée de vie particulièrement longue, grâce à nos tournées.»

A la tête du Théâtre de Carouge, le metteur en scène Jean Liermier abonde dans ce sens: «Le désir artistique doit commander. Mais il n’est pas question de détruire nos scénographies. Une fois le spectacle fini, nous les démontons pour réutiliser des éléments ou les offrons à des associations.»

L’ère est à la vertu. La plupart des maisons ont banni la voie du ciel, à l’image de la Tanzhaus de Zurich où la directrice Catja Loepfe a fait sienne cette devise: «Ne plus voler que sur la piste de danse.» Spécialiste des tournées de longue haleine, le TKM mise désormais sur le bateau pour acheminer ses décors d’un continent à l’autre, même si c’est plus cher, souligne Florence Crettol.

Signe des temps, à Vidy en novembre: adepte de dispositifs monumentaux, l’Allemand Frank Castorf a pu loger le décor de son Bajazet. En considérant «Le Théâtre et la peste» dans un seul semi-remorque. «Il n’a jamais travaillé dans un décor aussi modeste», se réjouit le directeur de la maison Vincent Baudriller.

L’épuisement d’un système

Mais à l’heure où le tocsin sonne, est-il encore légitime de planifier des tournées mondiales, au vu de l’empreinte carbone qu’elles génèrent? Le chorégraphe français Jérôme Bel déclare dans le Journal de l’ADC que l’altérité, c’est-à-dire la rencontre avec un public étranger, «est un luxe qu’on ne peut plus se permettre».

Jean Liermier conteste ce jusqu’au-boutisme. «Nous rationalisons nos tournées en concentrant nos représentations sur des régions, plutôt que de les éparpiller aux quatre coins de l’Europe.» Et l’artiste de prôner moins de productions, mais avec des durées de vie longues.

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«Le système actuel s’est épuisé, souligne de son côté Anne Bisang, directrice artistique du Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds. L’inflation des créations, d’un côté, les tournées ultra-morcelées, de l’autre, ne sont pas raisonnables. On pourrait imaginer un répertoire de spectacles sélectionnés par l’ensemble des théâtres romands qui se joueraient pendant trois, quatre ans, pour qu’on sorte de cette spirale du toujours plus, artistiquement et écologiquement irresponsable.»

La fabrique du futur

Le public, lui, est aussi invité à se mettre au vert. Les théâtres veillent sur l’empreinte carbone de ses sorties vespérales: ils l’encouragent à venir à vélo – à Gand, certains proposent même une réparation gratuite pendant la représentation – ou en transport public. A Carouge, les abonnés ont droit à un trajet gratuit avant et après la représentation.

Le Théâtre de Vidy enrôle pour sa part la population lausannoise dans un processus sans précédent. Le philosophe Dominique Bourg y anime un laboratoire intitulé «Imaginaires des futurs possibles». Sous son aile, des universitaires dialoguent avec des artistes. Et leurs conclusions provisoires sont débattues avec les spectateurs. «L’enjeu est d’élaborer des récits, noyaux de nouveaux modes d’agir et de penser», éclaire Vincent Baudriller.

«Nous avons le devoir d’être exemplaires», souligne encore Florence Crettol. Sur les épaules des artistes, Greta Thunberg, d’un côté, l’essayiste Naomi Klein, de l’autre, poussent à l’action. «Ce sont des pistolets à eau, mais ça peut compter», note Camille Rebetez. Au théâtre, toutes les armes sont bonnes.

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«Les artistes doivent passer à l’acte»

L’auteur jurassien Camille Rebetez a lancé une charte appelant les professionnels à créer et à diffuser leurs spectacles autrement

Ne pas rester les bras ballants pendant que la maison brûle. Camille Rebetez monte au front. C’est dans la nature de cet auteur jurassien reconnu, cofondateur en 2004 de la compagnie Extrapol, conseiller de ville au législatif de Delémont jusqu’à il y a peu. Quand, en mai passé, ses collègues balaient sa motion demandant à l’exécutif des actions concrètes sur le champ du climat, il démissionne.

«Après avoir constaté que le système démocratique ne répondait pas à une urgence, je me suis demandé ce que je pouvais faire. Dans mon domaine, les gens sont sensibles au sujet, mais n’ont pas vraiment changé leur façon de produire des spectacles et de les diffuser. Nous avons donc élaboré une charte avec le dessinateur Tom Tirabosco et le journaliste dramaturge Pierre-Louis Chantre.»

Des outils pour calculer le bilan carbone

Que demande-t-elle? Des actes! Les signataires s’engagent à prendre en compte le bilan carbone de leurs activités, à faire voyager leurs spectacles par voie terrestre en Europe, à remettre en question leurs habitudes de consommation ainsi que leur usage d’internet.

«Nous voudrions proposer aux institutions signataires de calculer leur bilan carbone afin qu’elles se dotent d’outils qui leur permettent de baisser cette dépense.» Rien de gagné a priori, constate Camille Rebetez. Lui et sa bande d’Extrapol se veulent irréprochables. Pour leur dernière création, L’Enfant et le Monstre – bientôt à La Chaux-de-Fonds et à Lausanne –, ils ont fait en sorte que le décor tienne dans une camionnette de taille moyenne. Pendant les répétitions, ils n’ont utilisé que des lampes LED. Pour le spectacle, l’éclairagiste a renoncé aux habituels projecteurs surpuissants.

«Tout ce qu’on peut faire paraît parfois tellement vain», confie-t-il. Son espoir? Que le futur Théâtre du Jura qui verra le jour en septembre 2021 à Delémont soit un fer de lance écolo-éthique dans la bataille contre les agités du bocal capitaliste.


«Tourner est vital»

Renoncer aux tournées internationales reviendrait à changer de modèle de production, expliquent des professionnels

Et si les grandes tournées internationales avaient vécu? S’il n’était plus responsable d’enjamber continents et océans? Artiste très demandé à l’étranger, le chorégraphe français Jérôme Bel annonçait récemment renoncer aux traversées intercontinentales. Les institutions romandes pourraient-elles restreindre, voire remettre en cause la diffusion de leurs productions?

«Pour le Béjart Ballet Lausanne, tourner est vital, répond son directeur administratif Jean Ellgass. Notre effort écologique porte sur d’autres aspects. Dans nos locaux restaurés du chemin du Presbytère, que nous retrouverons fin février, nous produirons notre propre électricité et chasserons le gaspillage via des détecteurs de mouvements. Il va de soi que nous avons banni le plastique de la cantine.»

«Nous travaillons avec de l’argent public, souligne le metteur en scène Omar Porras. Il est indécent d’investir des centaines de milliers de francs dans une création pour ne la jouer que quinze fois. Un spectacle est l’ambassade d’une région, d’une culture. Il faut qu’il voyage, mais de manière plus rationnelle.»

«Si nous renoncions à tourner, il faudrait adopter un autre système, celui de troupe intégrée au théâtre», explique Anne Bisang. A la tête du Poche à Genève, Mathieu Bertholet croit en cette formule: «Je préfère qu’on invite un artiste comme Krzysztof Warlikowski à travailler avec un collectif ici, plutôt qu’il ne débarque avec trois semi-remorques.» Reste qu’une phalange d’acteurs à l’année a son coût. L’urgence écologique d’un côté, les lois du porte-monnaie de l’autre: la voie verte est semée d’embûches.