Scènes

«La Revue 2018», moins de paillettes, plus de cran

Meilleure sur les sujets de société que sur les célébrités, la nouvelle mouture du rendez-vous satirique genevois réussit son examen d’entrée

Pierre Maudet a, paraît-il, envoyé un message de félicitation à l’équipe emmenée par Antony Mettler et Laurent Nicolet. Il peut. La Revue 2018 n’a pas été cruelle avec le conseiller d’Etat en difficulté. Dans le (long) sketch qui lui est consacré et où, en famille, on le voit crouler sous les ors et les cadeaux de ses amis d’Abu Dhabi, rien n’est dit qu’on ne sait déjà. Pareil pour le pape à Palexpo ou le rendez-vous viril entre Donald Trump, Kim Jong-un et… Angela Merkel. Avec les célébrités, les auteurs de cette nouvelle mouture semblent à l’étroit. En revanche, de No Billag à la LAMal, en passant par les antispécistes et les embouteillages, les librettistes excellent sur des sujets de société. Ils vont loin dans la dénonciation – surtout dans L’Hôpital du futur –, là où Pierre Naftule, leur prédécesseur, préférait les jeux de mots et la douce provocation.

Nouvelle recrue

C’est le plus jeune sur le plateau, ce n’est pas le moins doué. Jérémie Nicolet, 18 ans dans une semaine, est certes le neveu du metteur en scène. Formé à l’atelier-théâtre de la Parfumerie, à Genève, le teenager est surtout un comédien, danseur et chanteur-né qui amène un air frais à la soirée. Avec Christian Gregori (qui a remplacé au dernier moment Jean-Alexandre Blanchet, blessé), Jérémie compose un couple père-fils jouant sur le conflit de générations. Le papa aime La Revue, ses bons mots et ses danseuses voluptueuses, tandis que le fiston ne pense que monde connecté et jeux vidéo.

Ce qui ne l’empêchera pas de mordre, lui aussi, dans l’actualité. Après l’entracte, le benjamin s’escrime sur Traversor, un video game proposant un défi impossible à relever: traverser la place de Cornavin sans se faire écraser. Le public adore. Encouragé, l’ado présente alors Décriptor, une appli pas mal aussi. Qui permet d’entendre tout haut ce que le vis-à-vis pense tout bas. Quand le vis-à-vis est Nathalie Fontanet ou Sandrine Salerno, le refoulé ainsi dévoilé fait mal au foie. «Mort aux pauvres!» fulmine la PLR, la bave aux lèvres. «Ma seule ambition, c’est mon apothéose», réplique la socialiste, le cheveu dressé. Quant à Eric Stauffer, que La Revue enterre avec joie, il n’a pas besoin de l’application pour dire tout haut ce qu’il pense… tout haut.

L’Escalade essoufflée

Cet épisode est le plus réussi des coups de griffe à nos élus. A côté, le sketch de la Course de l'Escalade où chaque politicien ahane en arborant le déguisement qui le définit (Maudet en Pinocchio, Barthassat en Calimero) est nettement plus plat. L’affaire ne décolle pas plus quand il s’agit de relooker l’armée suisse. Les costumes sont très beaux (Mireille Dessingy, toujours aussi talentueuse), mais le duel qui oppose Cristina Cordula et Karl Lagerfeld ne passionne pas.

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En revanche, Laurent Nicolet, Laurent Flutsch, Antony Mettler, Jean-Alexandre Blanchet et Martina Chyba, les auteurs de la soirée, décapent et excellent dans les sujets du quotidien. Pour No Billag, on voit une famille installée devant la télé payer franc après franc, type parcomètre, son temps de visionnement. Quand l’émission est un match de la Coupe du monde et que la rupture de crédit intervient pile au moment du penalty, la crise paternelle est garantie. «Et si, au lieu de la redevance de 400 francs par an, on s’attaquait aux assurances qui creusent annuellement un trou de 15 000 francs?» questionne la famille au terme de la séquence.

Caillassages et embouteillages

Même (im)pertinence face aux caillassages des boucheries. Que ce soit au niveau du Securitas surstressé ou des activistes illettrés qui se déchaînent au son de «libéré les animals!», La Revue met la pâtée à tous les excès. On aime encore le sketch des embouteillages joliment surréaliste. Avec son temps étiré et sa logique inversée (le Rom tire parti de la situation et s’enrichit), ce morceau urbain prend de jolis airs de Prévert. «Questions pour un tampon», resucée du célèbre jeu TV, façon obtention impossible de la nationalité suisse, est aussi un moment canon. Mais le sommet est atteint avec l’Hôpital du futur, cette séquence qui montre comment nous serons prochainement soignés, ou plutôt comment nous ne serons plus soignés, si la LAMal poursuit sa politique de restriction et d’exclusion. Vous voulez une nouvelle hanche? Elle sera en pet ou en papier mâché et vous la monterez vous-même, type meuble suédois. Dans cette satire, la solution est souvent finale et le médecin, pas loin du cannibale…

Les piliers de «La Revue»

L’exercice, jouissif, ne serait rien sans tout ce qui fait le charme d’une Revue: le décor lumineux signé Gilles Lambert – un pilier du genre –, les danseuses punchy emmenées par Mena Avolio, les excellents micros-trottoirs réalisés par Laurent Nicolet et, bien sûr, les comédiens, tous au point. On a déjà cité le benjamin et son papa de plateau. A leurs côtés, Mado Sierro explose en Salerno, Capucine Lehmanne ravit en miss auto, et Faustine Jenny, en infirmière décomplexée ou en Céline Amaudruz, fait froid dans le dos. Les acteurs sont plus connus dans le circuit. Avec sa mine incroyablement chiffonnée et sa gestuelle d’oiseau, Vincent Kohler suscite à chaque fois l’hilarité. Il est impayable dans le rôle de la fille de Maudet. Un magistrat incarné par Marc-André Muller, beau gosse de l’étape, qui, ailleurs, chante à la perfection en détective privé. Pierre-André Sand chante lui aussi et fait le pape de la soirée, tandis qu’Anthony Mettler carbure en conducteur-séducteur ou en Belge allumé. On ne s’ennuie pas avec cette fine équipe. Ce n’est pas inutile de le souligner.


La Revue 2018, jusqu’au 31 décembre, Casino-Théâtre, Genève, www.larevue.ch


Lausanne, sa «Revue» fait boum

Depuis cette année, la capitale vaudoise compte aussi son rendez-vous satirique. La première salve réjouit.

Les dix ans du M2. Et la Coupe du monde à la TV. Ce sont les deux meilleurs moments de La nouvelle revue de Lausanne, emmenée avec fougue par six comédiens, chanteurs et danseurs. On a déjà présenté ce nouveau regard sur l’actualité imaginé par Blaise Bersinger et accueilli au Théâtre Boulimie par le duo comique Frédéric Gérard et Kaya Güner.

On retrouve ces trois fortes têtes sur le plateau, aux côtés de Simon Romang, humoriste déjà remarqué, Florence Annoni, transfuge de La Revue genevoise et Laura Guerrero, qui improvise depuis ses 16 ans. La troupe, à laquelle il faut encore ajouter le producteur et auteur Sébastien Corthésy, signe une belle réussite. Plus modeste que La Revue genevoise, bien sûr, mais très honorable si l’on considère la différence de budget (750 000 francs pour Lausanne contre 2,6 millions pour Genève).

L'Avare en commentateur

Ce qui plaît? La maîtrise des sketches collectifs. L’entrée en matière, avec les dix ans du M2, est un modèle du genre. On sourit face au directeur qui s’oublie et évoque des murgées anthologiques. On s’esclaffe avec le pétage de plomb du contrôleur des TL qui en a assez d’être mal-aimé.

Pareil pour l’épisode consacré au Mondial à la TV. D’un côté, le commentateur et son clone – Blaise Bersinger manipule une marionnette qui reprend mot pour mot sa partition. De l’autre, les fameux assistants vidéo qui suent sur leur écran. Au milieu, l’arbitre, jonglant entre ladite VAR et le spray à coup franc. De quoi convoquer le vrai Avare, celui de Molière, qui trousse fissa un portrait en vers de la situation.

Ce qui plaît moins? Les sketches, trop longs et redondants, sur la crise de la presse écrite, la visite du pape et le deal de rue, débattu dans une satire d’Infrarouge. Mais le plaisir de la soirée reste entier.


Nouvelle Revue de Lausanne. Jusqu'au 31 décembre. Théâtre Boulimie. Lausanne

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