Spectacle

La Revue genevoise, un gratin qui fait du bien

Ficelée par Antony Mettler, la chronique 2016 des vices et sornettes du bout du lac fait mouche, portée au Casino-Théâtre par une troupe formidablement affûtée

La double vie du procureur général Olivier Jornot, Saint-Just le jour, Valmont la nuit. L’éloge du fusible selon Pierre Maudet, Monsieur sécurité du canton, adepte, comme un moine zen, du grand vide autour de lui. La vie de chien de Carlos Meideros, aboyeur en chef au nom d’Eric Stauffer. Le baroud d’une ancienne fine gâchette du barreau, Me Dominique Warluzel, pantelant comme John Wayne au crépuscule. Les micros-extases sado-amphigouriques de son ami, Me Marc Bonnant.

Plongé dans votre fauteuil comme dans une baignoire, vous moussez souvent de plaisir devant La Revue genevoise. Au Casino-Théâtre, Antony Mettler, metteur en scène qui a un faible pour les romans de cape et d’épée, tire les ficelles d’un show qui sabre, égaie, pique presque toujours, même si la mousse est parfois flasque – toutes les séquences ne brûlent pas du même esprit. Aiguillée par le clavier intempérant de Pierre Naftule, Laurent Nicolet, Thierry Meury et Pascal Bernheim, la troupe, formidablement affûtée, excelle dans le mélange des genres, quelque chose entre Reiser, la série Z et la Garçonnière.

Frankenstein et Eric Stauffer

Mauvais genre, dites-vous? Antony Mettler a cette belle idée de placer au frontispice de sa chronique le docteur Frankenstein et sa créature, dont on vient de fêter le bicentenaire de la naissance. Cela lui permet d’abord d’offrir une scène d’ouverture sidérante. Voyez plutôt. L’orage déchire les ténèbres et le savant imaginé par Mary Shelley fomente le nouvel homme dont rêvent les romantiques. Au Casino-Théâtre, tibia, clavicule et guibole géants dansent dans le noir, magnétisés par le bon Frankenstein (Yvan Franel). Un éclair plus tard, le squelette se dresse sur les planches, ah ah. Puis il prend chair, encastré dans une paroi: le crâne est disproportionné, le cheveu rageur, la charpente gauloise. Il y a là comme un petit air de Sarkozy.

La Créature de Mary Shelley comme métaphore de la Revue. N’est-elle pas composée elle aussi de mille pièces qui empruntent à tous les entrefilets de Facebook, à la légende du siècle comme aux polissonneries de parlement? Sur les planches, deux volées d’escaliers dessinent les contours d’un manoir. Les lustres tintinnabulent et le général de Gaulle (Pascal Vincent) ressurgit de Colombey-les-Deux-Eglises. Le grand Charles s’alarme pour la France, l’Europe, Londres après le Brexit. L’Helvétie est un modèle, bien en chair sous ses yeux: une villageoise sortie du Musée de Ballenberg. Il en épouse le relief dans un couloir perdu: «Ici, l’ombre.»

Charles de Gaulle, un come-back genevois

De Gaulle cherche un héritier. Il tombe sur Marine hélas qui, abracadabra, se métamorphose en Donald Trump (Jean-Alexandre Blanchet). Mais le croquant de la satire est essentiellement local. Ce psychodrame par exemple où Eric Stauffer (Laurent Nicolet implacable en matamore penaud) subit l’ostracisme des siens: c’est un remake de l’émission Koh-Lanta et c’est impitoyable. Mais il se rebiffe en chanson: dans sa bouche, «Toujours debout» de Renaud.

Une nuit au musée avec Sami Kanaan

Vous en voulez une autre? Prenez Sami Kanaan. Le patron socialiste de la Culture subit l’assaut d’un couple très rue des Granges, qui lui jette à la figure l’échec de la votation sur le Musée d’art et d’histoire. Pourchassé par ces harpies chics, le ministre, soudain lyrique comme Fabrice Luchini, se terre à l’ombre des statues grecques du musée. Au coeur de cette nuit de terreur passe un abbé encapuchonné, un certain don Manuel Tornare, surmoi de tout socialiste qui se pique d’art et de lettres.

La Revue 2016 est gothique à sa manière. Elle progresse de gargouilles en nids-de-poule, de coups de gourdins en piqûres – les apartés de Nathanaël Rochat, qui officiera en alternance avec Thomas Wiesel, font rire en cascade. L’histoire, petite et grande, bout dans l’athanor d’Antony Mettler. Sacré Frankenstein, va.


La Revue 2016, Casino-Théâtre, 42, rue de Carouge; 20h30 en semaine, 17h30 le dimanche; rens. http://larevue.ch/#spectacle2016

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