Au pouvoir en Afghanistan depuis 1996, les talibans (branche dure de l'islam), obéissant à la «fatwa» de leur chef, le mollah Mohammad Omar, ont entamé la destruction des bouddhas géants de la vallée de Bamiyan située dans le nord-est du pays (LT des 28 février, 2 et 3 mars). Cette démolition d'effigies préislamiques, qui datent du Ve siècle après J.-C., a suscité un tollé international. L'ONU et l'Occident reprochent aux talibans de s'attaquer sauvagement au patrimoine culturel mondial.

Libération

Paris, 3 mars 2001

Déficit de légitimité

«Frustré par son incapacité à obtenir […] une reconnaissance internationale, le pouvoir taliban ressent un profond déficit de légitimité. […] Aux yeux des Afghans, le plus important déficit de légitimité tient au fait que ce sont les militaires pakistanais qui ont armé les talibans depuis le début. […] Le Pakistan, qui a protesté contre la destruction des statues, semble se rendre compte désormais du «monstre destructeur» qu'il a créé. Mais il est déjà peut-être trop tard. Le totalitarisme religieux des talibans paraît avoir engendré en son sein une lutte interne entre les jusqu'au-boutistes, qui l'emportent pour le moment, et les modérés qui tentaient jusqu'alors, sous la pression d'Islamabad, des arrangements avec la communauté internationale.» (Philippe Grangereau)

Tribune de Genève

Genève, 2 mars 2001

Défier le monde

«Par quelle aberration les talibans au pouvoir à Kaboul peuvent-ils défier le monde extérieur alors qu'ils devraient aujourd'hui composer avec lui? […] La provocation pourrait se comprendre si le régime était en mesure de faire le choix de l'autarcie. Or, il n'est même plus capable de maintenir les apparences de l'autonomie. […] Peut-être faut-il chercher là l'une des clés de l'arrogance afghane: le désastre humain est tel qu'il ne laisse guère de choix aux gouvernements occidentaux. Les talibans jouent de manière classique des contradictions dans lesquelles se débattent les démocraties. […] Les Etats-Unis n'ont-ils pas joué la carte intégriste lorsqu'elle servait leur jeu dans la confrontation avec l'Union soviétique?»

(Jean-François Verdonnet)

Al-Shark Al-Awssat

Londres, 4 mars 2001

Le tollé, une hypocrisie

«Le mouvement taliban est une branche politique qui fonctionne selon une idéologie qui lui est propre […]. Il serait, par conséquent, absurde de voir en ce mouvement le représentant de la culture islamique dans le monde […]. Les dirigeants des pays musulmans […] ont d'ailleurs essayé d'amener les talibans à renoncer à la démolition des bouddhas. […] Le tollé international que cette destruction a suscité est moins le cri d'une indignation que la preuve d'une hypocrisie dont les démocraties font preuve à l'égard de l'Afghanistan. Depuis quelque temps, des milliers d'Afghans souffrent de faim et de froid. […] Pourtant, la communauté internationale n'a rien fait pour éviter une catastrophe humaine. […] L'important aujourd'hui est donc d'arrêter le suicide collectif de la population afghane.»

Le Monde

Paris, 28 février 2001

Guillotiner l'Histoire

«Donc nier les statues. Comme d'autres brûlèrent les livres. Comme d'autres rasèrent les temples. Comme d'autres dressèrent des bûchers. […] Les bouddhas géants de Bamiyan n'ont déjà plus de visage. Plus d'humanité donc depuis que les talibans zélés ont broyé cette partie des statues, représentation du visage contraire à leur Islam. Là encore, ils n'ont rien inventé. On pense à ces zélotes de l'Etre suprême qui, jadis, décapitèrent les statues de cathédrale, comme l'on guillotine l'Histoire et l'ordre ancien.»

(Pierre Georges)

Le Matin

Lausanne, 2 mars 2001

Omar me tue!

«Un certain Mohamed Omar, chef suprême des talibans, est le responsable de ce massacre. […] L'intégrisme religieux poussé à ce degré d'imbécillité est intolérable. Autant que s'il s'attaquait à des humains, parce que c'est l'esprit qu'on assassine ainsi. Et que peut-on bien respecter quand on ne respecte pas l'esprit? Or M. Omar, bien que théologien, ne sait pas ce qu'est l'esprit. […] «Ces statues pourraient être l'objet d'un culte par des fidèles, a-t-il dit, ajoutant: si elles ne sont pas l'objet d'un culte, alors il ne s'agit que de casser des pierres!» Mais M. Omar, n'oubliez pas que les hommes sans esprit ne sont qu'un tas de chair. Il ne faudra pas vous plaindre si un jour vient où l'on cherchera à vous détruire.» (Christophe Fovanna)

Extraits choisis et traduits par Ghania Adamo