Le Conseil des Etats a voté cette semaine à Lugano le renvoi à l'expéditeur du projet de loi sur le cinéma que défendait la conseillère fédérale Ruth Dreifuss (LT des 20 et 21 mars). Ainsi la Chambre des cantons a-t-elle mis un frein à la refonte d'un texte qui date de 1962. Cette révision, qui traîne depuis une douzaine d'années, introduit notamment un mécanisme de garantie de la diversité de l'offre, sous la forme d'une taxe subsidiaire imposée aux distributeurs et aux exploitants qui n'assumeraient pas la diversité de films en termes d'origine et de genre. C'est ce point qui a suscité, aux Etats, une fronde menée entre autres par le démocrate-chrétien fribourgeois Anton Cottier, qui préside aussi l'association des distributeurs et exploitants de salles Procinéma.

La Liberté

Fribourg, 21 mars 2001

Camouflet

«Survivra-t-elle à pareil camouflet, la nouvelle loi sur le cinéma? […] La majorité du Conseil des Etats – travaillée au corps par les distributeurs, les exploitants de salles et leurs «groupes de pression» – est-elle prête à soutenir une nouvelle version de loi visant, en gros, les mêmes buts? A écouter certains sénateurs qui […] ont botté en touche le projet de Ruth Dreifuss, on en doute. Une partie de ces gens n'accepteront aucune contrainte – même hypersubsidiaire – de l'Etat.» (Georges Plomb)

Le Matin

Lausanne, 20 mars 2001

La taxe sur le goût

«Grand public, grand pouvoir: à cause de nous, certains longs métrages font plus d'entrées que d'autres. Ce n'est pas humain. […] Il est bon que l'Etat se mêle de nos déplorables goûts cinématographiques. […] Après tout, la Confédération devrait aller plus loin. Par exemple en punissant directement les spectateurs qui continueraient d'aller voir des pauvretés tout en négligeant tant de chefs-d'œuvre méconnus. Rien ne serait plus chic qu'une telle astreinte: ça nous ferait aimer davantage le cinéma qu'on aime déjà.» (Pascal Bertschy)

Tages-Anzeiger

Zurich, 21 mars 2001

Des réflexes de police d'ordre

«L'excitation [provoquée par le refus du Conseil des Etats] fait croire que le but, en fin de compte, n'est pas de réviser une loi mais de donner l'exemple. Toute tentative de l'Etat – aussi prudente soit-elle – de prendre au mot la responsabilité propre des milieux économiques provoque, du côté de la Chambre des cantons, des réflexes de police d'ordre. Et pour que l'on sache bien qui commande, elle renvoie le paquet à l'expéditeur. Que le milieu [des distributeurs], à travers ses représentants au Parlement, renonce aujourd'hui aux compromis qu'il avait acceptés auparavant montre bien que sa responsabilité n'est pas bien grande.» (Jean-Martin Büttner)

24 Heures

Lausanne, 21 mars 2001

L'oscar de l'analphabétisme

«Nul n'est dupe. Ce que le Conseil des Etats reproche à la nouvelle loi sur le cinéma, ce n'est pas le dirigisme exagéré ou l'esprit policier dénoncé par d'aucuns à la tribune. Ce qui déplaît, c'est qu'on tient enfin un frein efficace à l'envahissement des écrans […] par les films américains. […] Manifestement, le rôle de la culture et son influence sur un pays et les individus sont des notions qui échappent à une grande partie de notre personnel politique. Hier à Lugano, les candidats à l'oscar de l'analphabétisme culturel ne se comptaient pas. […] Après le débat, la cheffe du Département fédéral de l'intérieur n'a pas caché sa colère: «Lorsqu'un dossier […] se fait bloquer par des intérêts sectoriels, […] cela me fâche. En l'espèce, cela s'est passé avec une certaine hypocrisie. Certains ont dit des sottises […] en affirmant que l'Etat voulait influencer les programmes. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Nous voulons un système […] qui évite que les écrans soient bloqués en permanence et qui ouvre des espaces de liberté à des films autres qu'américains.» (Denis Barrelet)

Der Bund

Berne, 21 mars 2001

Un cinéma de myopes

«Il existe, même pour les conseillères et conseillers aux Etats, une autre responsabilité que celle due à la seule économie de marché. Trop facile, dans ce cas-là, d'invoquer le public et de réclamer, comme l'a fait Carlo Schmid, des films suisses qui correspondent aux goûts des masses. Tout d'abord, il faut que nos films – et avec eux le cinéma européen et celui du Sud – aient une chance d'être vus. […] La nouvelle loi ne voulait pas instaurer une police du cinéma, comme l'a prétendu Bruno Frick. Son but était d'établir une certaine justesse et… de susciter un peu plus d'enthousiasme. […] Si déjà il faut s'accommoder d'une Suisse isolée, au moins doit-on préserver sa diversité culturelle. Le Conseil des Etats s'est réuni dans un cinéma de myopes.» (Fred Zaugg)