Libération

«ll est mort en bateau mais sera enterré en Nouvelle-Zélande, dans le «Jardin des morts heureux», comme il avait surnommé le carré de verdure de sa propriété. Friedensreich Hundertwasser était Autrichien. Il passait le plus clair de son temps en Nouvelle-Zélande et s'était récemment fait remarquer grâce aux latrines qu'il avait conçues pour la toute petite localité néo-zélandaise de Kawakawa. […] Son succès provient d'un goût marqué pour les miniatures, les schématisations, jeux de couleurs, décompositions de traits, effets de collages, entrelacs et autres ornementations enchevêtrées. […] Il a ensuite exporté ses talents et sa verve en Allemagne, au Japon et aux Etats-Unis. C'est là qu'en 1980 il planta une centaine d'arbres à Washington pour inaugurer le «Hundertwasser Day» (le jour de Hundertwasser). La provocation, l'artiste la maniait aussi à l'occasion de cérémonies officielles. Ainsi l'a-t-on vu en 1969 se déculotter devant la maire adjointe de Vienne ou encore, deux ans plus tôt, se mettre à poil pour pérorer à Munich. Politiquement, il s'inscrivait dans un courant joyeusement écologique et avait milité contre l'adhésion de son pays à l'Union européenne; ce qui, si on l'avait écouté, n'aurait peut-être pas provoqué aujourd'hui le tollé anti-Haider que l'on sait.» (22 février 2000)

The Independent

«Il était le manager de son propre art, plein de ressources, souvent prêt à se déshabiller en public. Il se concentrait sur tout ce qui pouvait attirer l'attention sur lui. […] Même ceux qui ne s'intéressent pas à l'art ou n'ont jamais vu l'original d'un de ses tableaux ont entendu parler de Hundertwasser.» (23 février 2000)

Le Soir

«Un mot qui revient tout le temps quand on parle de Hundertwasser: ses constructions sont «naturelles», en ce sens qu'elles sont courbes, rien n'y semble droit, les murs sont peints de couleurs fraîches. […] C'est original et beau. Comme du Gaudi ou du Klimt. «Ce fut un critique très virulent de l'architecture fonctionnaliste, dit Maurice Culot, de l'Institut français d'architecture, il se préoccupait surtout de l'extérieur des bâtiments, l'intérieur, disait-il, c'est pour les habitants.» […] L'homme était sans doute excentrique: son horreur de la symétrie le poussait à porter des chaussettes dépareillées. Son travail ne l'était pas du tout.» (22 février 2000)

Le Monde

«Grand voyageur, il se fixa un temps à Paris, au début de 1950. C'est là qu'il fit sa première exposition personnelle, en 1954, à la galerie Paul Facchetti, et sa dernière, en 1999, à la galerie Trigano. C'est également là qu'il publia, dans la revue Cimaise, son premier manifeste, La Visibilité dans la création transautomatique, à peu près illisible, mais réjouissant. Quatre ans plus tard, en 1958, il rédigeait le Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture. Depuis, il réclamait des plantations d'arbres sur le toit des immeubles. […] Parfois, les édiles l'écoutaient. Surgissait alors un bâtiment incongru, plus proche de Gaudi que du Corbusier, planté au milieu d'un urbanisme plus austère: son intervention sur la tour de l'usine d'incinération de Vienne, à mi-chemin entre le symbole phallique et le clocheton du Kremlin, est devenue un des symboles de Vienne. En 1991, il a inauguré le KunstHausWien, un petit musée extraordinaire. La façade est polychrome et mouvementée, l'intérieur aussi: même le sol fait des vagues. L'endroit abrite une collection permanente d'œuvres de Hundertwasser, inventeur d'une forme moderne du Jugendstil et représentant désormais disparu d'une Autriche réellement ouverte, foisonnante et aimable.» (23 février 2000)

Die Tageszeitung

«Il avait quelquefois de bonnes pensées. «Je ne deviendrai pas sénile», avait écrit Hundertwasser en 1959, à la fin de son Manifeste Pintorarium. La distance qui sépare le génie rêveur de la vaine démence était en tous les cas étroite, pour celui qui se faisait appeler «maître». Son aversion pour l'architecture fonctionnelle et pour la modernité en général venait du cœur, ses maisons, justement, ne devaient pas être seulement des habitations, mais aussi une belle représentation de l'existence humaine. C'est pourquoi Hundertwasser n'avait que rarement besoin d'arguments, mais pouvait s'appuyer sur l'effet d'une parole forte: «Plus l'architecture est sale, plus le combat contre la saleté doit être fort et énergique», avait-il déclaré dans un discours tenu à Vienne en 1968. Le FPÖ aurait pu signer une telle phrase, même si l'artiste lui-même, dont 69 parents d'origine juive, du côté maternel, ont péri dans les camps nazis, a toujours participé aux actions de signatures contre Haider. Les maisons de Hundertwasser sont de petits châteaux de contes de fées colorés, dans lesquels les habitants devraient retrouver les rêves de leur enfance.» (22 février 2000)

Die Weltwoche

«A quoi bon s'énerver? Friedensreich parle comme un enfant, il vit comme un enfant, il mange comme un enfant (c'est-à-dire de la semoule). Il fait donc de l'architecture comme un enfant. Vienne, forte d'un million d'habitants, va bien supporter une telle maison [Opus 1, construit en 1985], aussi inopportune soit-elle. […] Aujourd'hui, Opus 1 est entouré de ses pairs. […] Où que l'on regarde, il n'y a que des produits de Hundertwasser: affiches, cartes postales, sacs à dos, peignoirs, tee-shirts, stylos à bille, foulards, cendriers… […] A la vue de ce Disneyland viennois, je n'ai plus envie de rire. […] L'originalité [de Hundertwasser] est depuis longtemps devenue un uniforme.» (24 février 2000)

Extraits choisis et traduits par Tristan Cerf et Anna Hohler