Grande interview

Riad Sattouf: «Avant d’être Syrien ou Français, je suis dessinateur»

L’auteur publie le quatrième tome de «L’arabe du futur» – les trois premiers se sont écoulés à plus de 1,5 million d’exemplaires – tandis qu’une exposition au Centre Pompidou explore son univers graphique. Rencontre avec un surdoué méticuleux

Etre blond au Moyen-Orient, s’appeler Riad en France. C’est la double épreuve qu’a dû affronter Riad Sattouf, né d’une mère bretonne et d’un père syrien. Il en a fait une épopée: L’arabe du futur. Edités entre 2014 et 2016, les trois premiers tomes se sont écoulés à plus de 1,5 million d’exemplaires, traduits en une vingtaine de langues. Le quatrième, tout juste publié, le met en scène adolescent, entre retour en France et séjours au bled. On y retrouve l’humour, la tension et cette capacité impressionnante à incarner la psyché des personnages que l’on avait savourés dans les épisodes précédents. Mais Riad coupe ses jolies mèches blondes, sa mère tombe malade et son père s’enferme dans ses considérations nationalistes; le drame se précise.

Parallèlement à cette autobiographie, le dessinateur formé aux Beaux-Arts de Rennes puis aux Gobelins continue à mettre en scène Esther, petite fille devenue adolescente, dont les tribulations se lisent chaque semaine dans Le Nouvel Obs, chaque année dans des albums et désormais sur les écrans (Canal+).

La jeunesse est au cœur de l’œuvre de Riad Sattouf. Après la virilité crasse de Pascal Brutal, il s’est illustré avec La vie secrète des jeunes, une série publiée dans Charlie Hebdo, ou Les beaux gosses, au cinéma. Quels que soient les sujets et les personnages, l’acuité de Sattouf questionne et parfois dérange. La Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou lui rend hommage à travers une exposition qui entraîne dans la fabrique de l’œuvre. Rencontre avec un quadragénaire aussi talentueux que pointilleux.

Le Temps: Le quatrième tome de «L’arabe du futur», «Les cahiers d’Esther» animés, l’exposition à la BPI, une grande année pour Riad Sattouf?

Riad Sattouf: Je ne me rends pas vraiment compte. J’ai souvent l’impression que les livres et les projets arrivent sans que je les convoque. Je suis très content et à la fois inquiet par rapport à cette exposition; mes dessins, je les pense pour qu’ils prennent place dans des livres. Les retrouver isolés et affichés sur des murs est assez terrifiant. J’avais toujours refusé jusque-là, mais on ne dit pas non à la bibliothèque du Centre Pompidou! Et je suppose que mes lecteurs, nombreux depuis L’arabe du futur, auront plaisir à voir des croquis, des dessins inédits, des photographies… comme moi adolescent, j’adorais voir les planches originales des auteurs que j’admirais.

«L’arabe du futur», c’est un succès incroyable en termes de statistiques. Qu’est-ce que cela vous inspire?

J’en suis très heureux, j’ai toujours rêvé d’avoir beaucoup de lecteurs. Pendant quinze ans, j’ai publié des BD pour un public confidentiel. Avec L’arabe du futur et Les cahiers d’Esther, il y a des enfants, des mamies, des familles qui lisent mes livres et qui ne sont pas le public habituel de la bande dessinée.

Vous avez détrôné Eric Zemmour dans le top des ventes en France. Un petit bonheur?

Non, je n’ai aucun plaisir dans les classements car être le premier signifie que l’on va redescendre un jour. Je préfère être plus bas et détester les premiers! Je n’ai pas lu Zemmour mais de nombreux aspects me rappellent mon père, à commencer par son ultranationalisme. Si je m’appelle Riad et non Jean-Luc ou Bernard, c’est parce que, pour mon père, il était hors de question que je ne porte pas un prénom syrien.

Votre père est plutôt caricatural dans ce nouvel épisode. Il était vraiment ainsi?

L’arabe du futur raconte son trajet, celui d’un gamin pauvre en Syrie vivant sans eau ni électricité et devenu professeur à la Sorbonne. L’écart est vertigineux et pour cela, il pensait avoir un destin. Il était fasciné par les dictateurs arabes, comme Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein. Hussein était d’origine sunnite comme lui, il a grandi dans un petit village dans des conditions de vie proches de celles de mon père puis il a fait son coup d’Etat. Mon père rêvait d’un coup d’Etat. Je ne juge pas. Je mets le lecteur devant les faits tels que je les ai vécus. Je veux qu’il se sente libre, au risque de le mettre mal à l’aise.

La somme de détails est impressionnante dans «L’arabe du futur». Vous vous souvenez de tout, vous questionnez vos proches ou vous inventez?

J’ai gardé des souvenirs assez précis de nombreuses situations. Et si je me concentre, par exemple, sur la blouse d’école que nous portions en Syrie, je vois d’abord les boutons, la toile, la collerette en plastique rouge puis d’autres détails me reviennent: le carrelage au sol, le chemin qui mène à l’école, etc. Tout est lié, il suffit de se concentrer. Ensuite, je réorganise mes souvenirs afin qu’ils soient lisibles pour le lecteur mais je n’ai jamais rien inventé. Ce que je raconte, c’est ce que j’ai en tête. Après, il se peut que la tête modifie parfois certaines choses…

Il y a une tension dans le tome 4, supérieure aux épisodes précédents. Un tournant?

C’est vrai que tout L’arabe du futur gravite autour du trou noir qui se trouve à la fin du tome 4. Mais j’essaie de mettre le plus d’émotions possible dans mes livres et certains lecteurs ont trouvé le premier tome très dramatique aussi. Je contrôle peu de toute façon, je me sens comme un aubergiste à l’orée d’une forêt. Les livres sortent et frappent à ma porte, j’ouvre et je les écoute.

Comment votre famille réagit-elle à cette mise à nu publique?

L’arabe du futur n’est pas terminé et je vais inclure les réactions de ma famille dans la suite. Le livre sera intégré à l’histoire comme une mise en abyme. Et je ne vous en dirai pas plus!

«L’arabe du futur» est-il traduit en arabe?

Non, mais il est très lu au Moyen-Orient, en français et en anglais. Il existe peu de maisons d’édition dans le monde arabe. J’ai reçu quelques propositions mais elles ne s’engageaient que pour le premier volume or c’est une histoire complète. Je le reproposerai quand tous les tomes seront sortis.

Combien y en aura-t-il a priori? Jusqu’où comptez-vous aller?

Je ne vous le dirai pas non plus!

Dans ce quatrième tome, le rouge et le bleu dominent. Pour quelle raison?

En me remémorant mon passé, je me suis rendu compte que dans mes souvenirs, chaque pays avait une couleur dominante. En Libye, le jaune du soleil et du sable. En Syrie, le rose de la terre du village. En Bretagne, le bleu-gris des nuages et de la mer. Comme il y a beaucoup d’allers-retours dans les livres, cela permet de distinguer. Le lecteur s’habitue au jaune et d’un coup il passe au bleu, cela suscite un petit choc. Manière d’évoquer le dépaysement et le déracinement. Et comme l’histoire parle de nationalisme, je me suis autorisé à ajouter les couleurs du drapeau pour chaque pays.

Que vous reste-t-il de ces deux cultures?

Dans ma recherche de loyauté à deux identités différentes, j’ai finalement opté pour en construire une troisième. Je me sens avant tout auteur, écrivain, dessinateur. Mais j’ai sans doute gardé de la Syrie son sens de l’humour un peu désespéré, son autodérision. Et j’adore la France pour la liberté qu’elle m’offre; c’est le seul pays où je peux commencer un livre et le mener exactement comme je l’entends. La culture de la BD et du roman graphique y est inégalée, il n’existe pas cette tradition ailleurs.

Avez-vous gardé des liens avec la Syrie?

Cela figurera dans la suite du livre. Je connais extrêmement bien mon village mais pas le reste du pays. Je suis l’actualité comme tout le monde, cela ne va pas au-delà.

Comment avez-vous vécu l’attaque contre «Charlie Hebdo», vous qui y avez longtemps travaillé?

J’ai quitté Charlie quelques mois avant les attentats car La vie secrète des jeunes me déprimait. Ce que je voyais dans la rue, pour m’inspirer, était de plus en plus glauque. Même si je n’allais plus physiquement à la rédaction depuis quatre ou cinq ans – j’envoyais mes dessins –, Charlie a été un endroit capital pour les dessinateurs français, un lieu de passage et d’apprentissage. Cabu était mon idole, c’est avec lui, au Club Dorothée, que j’ai appris à dessiner. Regardez [Riad Sattouf prend une feuille et montre les petites fumées sortant de la tête d’un personnage pour montrer qu’il réfléchit, ndlr]. Je l’utilise encore aujourd’hui dans mes BD!

Pourquoi l’enfance et l’adolescence sont-elles votre source d’inspiration?

Peut-être parce que j’aime bien l’innocence, la liberté de point de vue et de pouvoir se construire propres à cet âge. Tous les sentiments sont nouveaux, forts, primitifs. Et puis tout le monde a été un enfant et s’en rappelle avec passion, dégoût ou nostalgie.

Avec Esther, c’est une fille qui entre dans votre univers.

J’en avais marre des jeunes se tapant dessus. Des amis sont venus dîner avec leur fille et elle m’a raconté ses histoires d’école, comment elle voyait les autres, etc. J’ai trouvé cela oxygénant. Cela me permettait de donner son point de vue et non le mien. Lorsque je lui ai fait part de mon idée, elle a accepté mais s’en fichait un peu; cela m’a rassuré parce que comme ça, elle ne serait pas obligée d’inventer des trucs pour faire son intéressante. C’est en effet un univers que je ne connais pas, j’ai été élevé avec des garçons. J’étais curieux de voir ce qu’elle allait me raconter sur la place des femmes, ce que c’est que de grandir quand on est une fille…

La place des femmes est une question centrale de «L’arabe du futur», avec votre maman qui refuse notamment de suivre son mari en Arabie saoudite.

L’égalité hommes-femmes est un passage obligé de l’humanité. Nous devons le réussir et la place pour le faire est l’Europe. Ce défi rejoint celui des droits des minorités, sexuelles, ethniques… C’est important dans tous mes livres: la fabrique des garçons, la place des mères. Pourquoi l’homme est-il au pouvoir partout et peine-t-il tant à laisser de la place aux femmes? On voit bien que les pays les plus développés sont ceux qui ont ouvert le pouvoir aux femmes. C’est hyper-bizarre de se passer de la moitié de l’humanité.

Comment travaillez-vous avec Esther?

Je la vois quelquefois mais on s’envoie surtout des e-mails et des SMS. Je compte faire un volume par an jusqu’à ses 18 ans.

Le passage au dessin animé était-il une évidence, vous qui avez été formé aux Gobelins?

Pas vraiment. Je suis un maniaque avec mes livres, je contrôle tout, le dessin, les couleurs, la maquette, le papier. Là aussi, je voulais tout diriger, j’ai réalisé tous les épisodes et même fait des voix. Cela m’a pris beaucoup de temps.

Quid du cinéma?

On verra plus tard, je veux terminer L’arabe du futur.

Entre L’Association et Allary, vous semblez vous tenir hors des grands circuits de diffusion.

J’ai travaillé pour de grands éditeurs mais j’avais de la peine quand je voyais que ma BD sortait en même temps que 20 autres. Comment les forces de la maison pouvaient-elles se concentrer sur mon travail? Je n’aime pas faire partie d’une écurie car je sais que je ne gagnerai pas la compétition. Allary est un éditeur totalement indépendant et je lui ai demandé d’être son seul auteur BD.

Vous avez racheté les droits de «Ma circoncision» et avez retiré l'ouvrage de la vente. Pourquoi?

Parce que l’histoire est reprise dans le tome 3 de L’arabe du futur et je ne voulais pas que les lecteurs du tome 1 trouvent la suite dans Ma circoncision.

Vous semblez être dans le contrôle permanent.

Oui, j’ai un problème psy! Au moins, en étant ainsi, je suis le seul responsable en cas de problème. Le livre est pour moi quelque chose de sacré, je les veux beaux, solides, irréprochables.


Riad Sattouf: «L’arabe du futur», 280 pages, Editions Allary.

Riad Sattouf, l’écriture dessinée, jusqu’au 11 mars 2019 à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, à Paris.

Instagram.com/riadsattouf


Profil

1978 Naissance en France. Il grandit entre la Syrie, la Libye et l’Hexagone.

2004 Publie «La vie secrète des jeunes» dans «Charlie Hebdo».

2010 César du meilleur premier film pour «Les beaux gosses».

2010 et 2015 Fauve d’or du meilleur album de l’année au festival d’Angoulême

(«Pascal Brutal 3» et «L’Arabe du futur 1»).

2018 4e tome de «L’Arabe du futur» et adaptation des «Cahiers d’Esther» en dessin animé.


Le questionnaire de Proust

Votre livre de chevet?

Mes vols, de Jean Mermoz. Il raconte ses aventures avec un style très imparfait mais c’était un génie de l’exploration. Et c’est drôle. Il raconte un vol durant 25 pages et puis en trois lignes qu’il s’est crashé, a été attaqué par des lépreux puis a dû survivre trois jours dans la jungle!

Votre fond d’écran?

Une vue de la Terre depuis l’espace. J’aime l’aviation, la conquête spatiale et celle de l’air. Les scientifiques sont les poètes du monde moderne. J’aimerais travailler là-dessus un jour.

Ce que vous aimeriez changer chez vous?

J’aimerais avoir le corps d’Arnold Schwarzenegger et mesurer 1,95 m.

La qualité que vous préférez chez les autres?

L’autodérision.

Une blague?

(Il réfléchit longuement.)

Il sortit de chez le coiffeur, arriva devant elle et elle ria de sa touffe.

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