On l'avait rencontré l'an dernier: Emil Sturmwetter, disquaire accusé du meurtre de sa femme et invité à se raconter devant des caméras de télévision. Sorte de Woyzeck contemporain, les médias remplaçant les médecins progressistes. C'était une création du chorégraphe Marco Berretini, européen opposé à Maastricht, ex-champion disco d'Allemagne, formé auprès de Graham et de Pina Bausch. Un spectacle incongru, où l'on ne dansait pas, mais où un personnage en butte à une amnésie profonde mettait en relief la folie d'un univers médiatique assoiffé d'événements. On avait aussi beaucoup ri.

Marco Berrettini, installé à Paris, revient aujourd'hui en Suisse romande, au Théâtre de l'Usine de Genève, avec Sturmwetter prépare l'an d'Emil. Dans ce deuxième épisode des aventures d'Emil, l'amnésie et l'humour sont encore au rendez-vous. Les souvenirs et bribes d'histoires se chevauchent, se mêlent dans un inextricable délire. Difficile de dire ce qui se passe dans ce spectacle de dingues: toutes les absences de mémoire sont prétextes à de multiples rebondissements de sens, et les mots qui affluent à leur tour servent maints jeux syllabiques («Ne m'acquitte pas, ne me quitte pas»). En forme de duo théâtral, un couple, tout ce qu'il y a de plus banal en apparence, est en réalité frappé de délire dans un monde qui lui rend bien la pareille. Il est interprété magistralement par Chiara Gallerani et Marco Berrettini.

On s'étonnera que Marco Berrettini se revendique chorégraphe, tant la danse apparaît peu dans ses pièces, alors que le jeu verbal y prend une place aussi importante qu'au théâtre. On y chante même beaucoup, et les gargarismes de Chiara Gallerani sont étonnants. Chez Berretini, les personnages doivent être concrets comme le mouvement quotidien de l'homme.

C'est que, par goût pour l'expressionnisme d'un Kurt Joos des années trente, Berretini s'intéresse avant tout au geste. Le geste comme une manière d'être plutôt qu'une posture. Le spectacle de Marco Berretini s'offre alors comme un inimitable fatras de bribes théâtrales, où fusent l'ironie, le rire et la tendresse, et où s'intercalent encore des surprises comme cette pause-pub sur fond de Saturday night fever.

L. De R.

Sturmwetter prépare l'an d'Emil, de Marco Berretini, Cie Tanzplantation, Festival Dansez d'Annemasse, du 11 au 16 février à 20h (dimanche 14 à 18h), Réservations au tél.: (022) 328 08 18.