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Classique

Riccardo Muti: «Je marie l’humour et la discipline, c’est mon caractère»

Drôle, exigeant, théâtral parfois: le chef italien a apporté sa lumière et sa verve latine à l’Orchestre symphonique de Chicago, qu’il dirige depuis 2010. A quelques jours d’un concert exceptionnel au Victoria Hall à Genève jeudi 23 octobre, il dit ce qui l’anime, le respect du compositeur, sa passion pour Verdi, le rôle unificateur de la musique

Riccardo Muti, l’infini derrière les notes

Il a la réputation d’être autoritaire. Lui revendique son humour. Le chef italien se dévoile, à quelques jours d’un concert très attendu, à Genève,le 23 octobre

«Cosa vuole, un caffè o un Chinotto?» Peu après une répétition avec l’Orchestre symphonique de Chicago (CSO), l’un des plus prestigieux des Etats-Unis, Riccardo Muti a l’esprit encore très vivace. Le directeur musical napolitain, qui entame une tournée européenne d’une dizaine de jours avec une halte très attendue à Genève le 23 octobre, apparaît enjoué, avec l’hospitalité généreuse du Sud qui fait merveille dans la «Windy City». Pour lui, c’est une manière de démentir par son être une réputation de chef d’orchestre autoritaire dont on l’affuble parfois. Avant son concert au Victoria Hall, il nous reçoit à Chicago. A propos de sa venue dans la Cité de Calvin, il s’amuse à relever que «ce sera un concert aquatique» en référence aux œuvres qu’il y dirigera: La Mer de Debussy et la Symphonie rhénane de Schumann en sus de la Tempête de Tchaïkovski.

Quelques heures plus tôt, dans la salle de concert de style Beaux-Arts, les musiciens attendent le maestro italien en silence, disciplinés. Pull et pantalon noirs, Riccardo Muti entre sur scène d’un pas décidé. Pour une répétition. Avant d’entamer L’Oiseau de feu de Stravinski, il plaisante avec l’orchestre. Le premier violon Robert Chen y est sensible. D’autres musiciens, concentrés, ont déjà les yeux rivés sur leur partition. Quand les flûtes abordent un passage difficile, Riccardo Muti interrompt soudain l’orchestre. A l’image d’un acteur de la commedia dell’arte, il mime avec son corps un oiseau très hésitant qui ne maîtrise pas son vol. Le message est explicite.

Depuis 2010, le maestro italien a conquis Chicago tout en se créant un environnement affectif très personnel. Les murs de son bureau sont tapissés d’images auxquelles il tient: une photo de la baie de Naples, sa ville natale, une image du château de Frédéric II de Hohenstaufen, à Molfetta dans les Pouilles, un lieu où naquit son père et où il possède des terres. L’espace d’une interview, Riccardo Muti se dévoile.

Samedi Culturel: Vous entamez votre cinquième saison à la tête du CSO. Quel est le style Muti?

Riccardo Muti: L’alchimie avec l’Orchestre symphonique de Chicago est parfaite. Je marie humour et discipline. C’est mon caractère. Je n’applique pas une discipline militaire, mais artistique. J’ai un rapport très vivant aux musiciens. Après avoir quitté la Scala en 2005, je ne souhaitais pourtant pas reprendre une direction musicale. Mais Deborah Rutter (présidente administrative du CSO) a tellement insisté après le départ de Daniel Barenboim que j’ai fini par accepter.

Votre recette, est-ce précisément ce mélange d’humour et de rigueur?

C’est ma manière d’être aujourd’hui. Quand j’étais un jeune chef d’orchestre, j’étais sans doute plus dur. Certains ont même dit que j’avais un comportement dictatorial. Ce n’est pas vrai. J’ai toujours été exigeant avec moi-même. J’ai atteint un certain âge et je suis heureux de travailler avec cet orchestre. Je n’ai pas besoin de faire acte d’autoritarisme. Les musiciens donnent le meilleur d’eux-mêmes. J’ai avec eux une attitude respectueuse et peut-être même un peu paternelle. Avec le temps, on apprend à être moins flamboyant, à penser davantage à la musique qu’à son apparence. Parfois, on peut même diriger sans diriger.

Qu’avez-vous apporté de neuf à Chicago?

C’est Fritz Reiner, l’une des légendes européennes de la direction musicale, qui a fait du CSO un grand orchestre. Le CSO, ne l’oublions pas, est à l’origine un orchestre de tradition allemande fondé et dirigé par Theodore Thomas. Quelle est ma contribution? J’ai continué à travailler le répertoire allemand, mais j’ai apporté la lumière et le chant italiens qui m’habitent. L’orchestre aime beaucoup ce lyrisme méditerranéen, qui repose sur un autre type de son, une autre culture. Chicago reste un grand orchestre, mais il a désormais davantage de flexibilité. Il peut être tantôt très puissant, tantôt très doux et sensuel. Il peut passer avec aisance d’un répertoire baroque à un répertoire contemporain. On peut obtenir tout de l’Orchestre de Chicago. Si je n’obtiens pas quelque chose de probant, la responsabilité m’en incombe.

Vous êtes le chef d’orchestre verdien par excellence. Etes-vous encore surpris par l’œuvre du compositeur et consultez-vous encore des éditions critiques?

Oui, j’en consulte encore. Pour moi, Verdi est un musicien du futur. Aujourd’hui toutefois, on l’appréhende toujours selon la même tradition, qui est parfois bonne, parfois très mauvaise. La faute nous en revient. On a diffusé à travers le monde un Verdi de fanfare. Or Verdi a une grande finesse, une grande force théâtrale qui mérite d’être encore découverte et approfondie. Wagner est lui aussi un immense musicien. Sa musique s’adresse toutefois à un public plus cultivé et plus raffiné. La musique de Verdi séduit ce public, mais parle aussi à des gens simples. Wagner parle du surhomme. Verdi parle de l’homme. Il importe désormais de replacer la grandeur de Verdi dans toute sa pureté.

Les grandes voix verdiennes sont-elles une espèce en voie de disparition?

Plutôt que de voix verdiennes,je parlerais d’accent verdien. La voix du ténor d’Otello n’est pas celle du ténor de La Traviata. Mais toutes deux doivent avoir le même accent. La voix verdienne doit être sculptée comme une statue de Michel-Ange. Pavarotti, Domingo ou encore Corelli avaient cet accent verdien qui manque aujourd’hui. Les directeurs musicaux de la nouvelle génération ne connaissent pas le monde du théâtre. Ils passent d’une symphonie de Mozart à la direction de l’opéra Il Trovatore (Verdi). Ce sont deux choses très différentes. Des chefs d’orchestre comme Toscanini ou Klemperer venaient du théâtre et passèrent ensuite à la symphonie.

Vous êtes aussi critique de la formation lacunaire des nouveaux chefs d’orchestre…

Il y a bien sûr des exceptions. Mais c’est vrai, la direction d’orchestre est devenue une activité commode. Si quelqu’un ne sait plus jouer au piano, il dirige. S’il n’a plus de voix, il dirige. C’est devenu une sorte de refuge. Car c’est pour ainsi dire un acte facile. Pour Toscanini, n’importe qui peut bouger les bras et diriger, même un âne. Diriger et faire de la belle musique, ajoutait-il, est réservé à un petit nombre. Maintenant, les jeunes étudient surtout la technique de la direction d’orchestre.

Pourquoi les Etats-Unis engagent-ils en priorité des chefs d’orchestre européens?

Ces chefs d’orchestre se forment dans des pays où se trouvent les racines mêmes de la musique. Pendant la période nazie, on a vu ainsi débarquer en Amérique des Toscanini, Szell, Klemperer, Reiner ou Ormandy. L’Amérique est un pays beaucoup plus jeune. Par contraste, le Conservatoire où j’ai étudié à Naples fut fréquenté par des Paisiello ou Mercadante. On respire directement l’air de la musique. C’est la même chose avec l’architecture. Dans la vieille Naples, il y a de nombreux palais de grande valeur réalisés par des architectes comme Francesco Laurana. Aux Etats-Unis, une œuvre de Laurana serait immédiatement placée au Metropolitan Museum of Art sous surveillance policière. A Naples, on vit en contact direct avec la beauté. Certains Napolitains font sécher leurs chemises et culottes sur des colonnes de Laurana. Et puis, à l’exception de directeurs comme James Levine, les chefs d’orchestre américains sont plus portés sur la technique. Les Européens privilégient la musicalité.

Pour vous, le respect du compositeur est fondamental.

Je me revendique de l’école de Toscanini. Son assistant, Antonino Votto, était mon professeur. Dans une période où il était de bon ton pour le chef d’orchestre de se placer au-dessus du compositeur, Toscanini rétablit une règle de base: l’interprète est au service du compositeur. Il importe de chercher à comprendre la vérité absolue qui se cache derrière les notes. C’est bien sûr impossible, car, derrière les notes, il y a l’infini et une infinité d’interprétations possibles. Certains critiques parlent parfois de l’interprétation définitive d’une œuvre. Le vocable «définitif» n’existe pas en musique. Car l’humanité comme l’art évoluent. Cela dit, en cherchant à aller au-delà de la partition, on entre dans le divin, le transcendantal, que personne ne peut saisir. C’est la magie de la musique.

L’Orchestre de Chicago est avant tout réputé pour ses cuivres…

Il fut une époque où on parlait en effet surtout des cuivres du CSO. Aujourd’hui, ils restent magnifiques, mais l’orchestre est plus équilibré. On peut désormais aussi parler de la beauté des vents, des bois, des cordes et des percussions.

Vous avez intitulé une autobiographie «Avant la musique, ensuite les mots». Pour vous, la musique a un rôle à part?

Dans un monde aussi tourmenté, la musique est encore plus nécessaire. Elle a la capacité d’unir. Elle ne provoque pas les malentendus que peuvent créer les mots. Les mots peuvent blesser quand ils sont faux. La musique s’exprime à travers des sons. Elle ne se voit pas, ne se touche pas. Mais elle pénètre nos cœurs, nos âmes, nos sensibilités. Des musiciens qui ne se connaissent pas peuvent jouer côte à côte avec la même intensité, le même transport. Malheureusement, les responsables politiques ne semblent pas le comprendre. Ils estiment que la culture est la première à devoir subir des coupes budgétaires quand des problèmes économiques surgissent. Or, quand la culture est bien faite, elle contribue à la prospérité économique.

Vous avez été très critique du gouvernement italien…

Je combats pour la culture depuis quarante ans. J’ai obtenu quelques modestes résultats, mais il y a encore beaucoup à faire en Italie et en Europe. Or j’ai l’impression que l’Europe abandonne son identité. C’est dangereux. Ironie du sort: ce sont les Chinois, les Japonais et les Coréens qui apprennent notre culture générale et musicale. Ils sont très travailleurs, perfectionnistes et veulent donner le meilleur d’eux-mêmes. Pour avoir bonne conscience, nous tendons à dire qu’ils ont un très bon niveau technique, mais qu’ils n’ont pas notre passion. Ce n’est pas vrai.

Chicago Symphony Orchestra, Genève, Victoria Hall, je 23 octobre à 20h. Rens. concerts@caecilia.ch ou 022 322 22 40

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Riccardo Muti

«La voix verdienne doit être sculptée comme une statue de Michel-Ange»
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