On imaginait un homme sévère, toisant de haut ses musiciens. Il est clair que Riccardo Muti a une haute opinion de lui-même (sa façon de se tenir, ce buste léonin), mais le chef italien a paru jovial et détendu, lundi soir au Victoria Hall de Genève. Une longue complicité l'unit à l'Orchestre philharmonique de Vienne, allant jusqu'à taper sur l'épaule du deuxième violon au moment où il accédait au podium pour ouvrir le concert.

Toute la salle était en émoi. Ce n'est pas tous les soirs que Genève peut accueillir une phalange aussi prestigieuse que l'Orchestre philharmonique de Vienne. Depuis 2005, l'orchestre joue son rôle d'«Ambassadeur de bonne volonté» auprès de l'Organisation mondiale de la santé. Et c'est pour célébrer les 60 ans de l'OMS que Muti et Vienne ont accepté de faire le déplacement.

On croit rêver. D'emblée, on retrouve ce son qui distingue les Wiener Philharmoniker du commun des orchestres symphoniques. Le soyeux des cordes, le velouté des bois sont incomparables. Contrairement au Philharmonique de Berlin, plus transparent depuis que Claudio Abbado et Sir Simon Rattle ont succédé à Karajan, Vienne a conservé sa sonorité intacte. Un mélange d'ors et de pourpres, de lumières et d'ombres. Vienne n'a pas de chef permanent. Les musiciens s'entourent d'hôtes réguliers (Muti, Boulez, Harnoncourt...), et les aînés de l'orchestre se portent garants de transmettre cette sonorité aux cadets.

Même dans une symphonie de Haydn, la tradition est palpable. Riccardo Muti, qui dirige la No 67 en fa majeur en ouverture de concert, se montre fidèle à lui-même. Il n'a jamais embrassé la révolution sur instruments d'époque, ne cherche pas à dégraisser les archets. Les tempos sont vifs, les cordes alertes et nettes. Le chef italien joue des couleurs si particulières de l'orchestre pour faire ressortir les zones d'ombre dans l'«Adagio». C'est Vienne, et c'est superbe.

Passé l'entracte, la Rolls-Royce est au complet pour la Symphonie «La Grande» de Schubert. Un couac aux cors perturbe l'énoncé du thème initial. Ose-t-on dire que l'orchestre sonne de manière un peu massive dans le premier mouvement? Là où Abbado allégerait, Muti déploie un geste impérial. Robustesse des attaques, assise des basses: ce Schubert-là mène tout droit à Bruckner. Le chef italien fouille les textures dans le mouvement lent (l'éloquence des cordes!); on regrettera quelques défauts d'intonation entre le hautbois et la clarinette. «Scherzo» puissant, auquel succède un «Finale» d'une célérité affolante. Les cordes cisèlent leurs traits à la perfection. Ce tour de force achève d'embraser la salle.