Festival de Locarno

Richard Dindo signe une lettre d’amour aux femmes

Le cinéaste zurichois adapte de façon radicale «Homo Faber», fameux roman de Max Frisch. Sous-titré «Trois femmes», cet essai à la première personne fait la part belle aux comédiennes

Richard Dindo et l’éternel féminin

Le cinéaste zurichois adapte de façon radicale «Homo Faber», fameux roman de Max Frisch. Sous-titré «Trois femmes», cet essai à la première personne fait la part belle aux comédiennes

C’est l’histoire d’un homme. Un technicien, un ingénieur, dont le nom, Walter Faber, renvoie aux ancêtres des cavernes qui, taillant la pierre, ont balisé le chemin qui mène aux étoiles. Perdu dans le désert de Tamaulipas, au Mexique, il toise la lune. La confidente des poètes n’est à ses yeux qu’une masse qu’on peut évaluer. Les pierres sculptées ne lui parlent pas: à quoi bon voir des animaux préhistoriques qui n’existent plus là où il n’y a que des roches d’origine volcanique?

La femme est un objet de luxe, de conquête, de plaisir dont il se lasse. Il écrit une lettre de rupture à Ivy (Amanda Barron), la New-Yorkaise pomponnée, dont les rituels de séduction l’agacent: homard et sauternes comme préliminaires à l’embrasement des sens…

Il se souvient de Hanna (Marthe Keller), rencontrée vingt ans plus tôt, à Zurich, dans les couloirs de l’université, et du projet de mariage qui capota. Tant mieux, car le spectacle d’une chambre conjugale lui donne envie de s’engager illico à la Légion étrangère. «Je ne suis pas cynique, juste réaliste, ce qu’aucune femme ne supporte», assène ce misogyne raffiné.

Sur le bateau qui le ramène en Europe, il tombe sur Sabeth (Daphné Baiwir), une fille de 20 ans dont la rousseur et la fraîcheur l’attirent. Il la retrouve à Paris, ils prennent ensemble la route du sud, Avignon, l’Italie, et la Grèce, là où le venin coupe la rose: sur une plage d’Eleusis, Sabeth est mordue par un serpent…

Publié en 1957, Homo Faber est un des romans les plus célèbres de Max Frisch. En 1991, Volker Schlöndorff en a tiré un film maladroit, un produit franco-germano-américain trop sentimental, empesé de flash-back gigognes et desservi par une distribution hétéroclite – Sam Shepard, Barbara Sukowa, Julie Delpy…

L’approche de Richard Dindo, qui a tourné Max Frisch, Journal I-III en 1981, est autrement radicale et passionnante. Walter Faber n’apparaît jamais à l’écran. On entend sa voix intérieure (celle de Christian Kohlund). On découvre le monde, les femmes, les souvenirs par ses yeux – ou par l’objectif de la caméra que le cinéaste porte lui-même. Complices, séductrices, accusatrices, Hanna, Ivy et Sabeth dardent leurs regards pleins d’ombres et de lumière. On n’entend jamais le son de leurs voix. Les comédiennes improvisent des rôles muets qui ne relèvent en aucun cas de l’illustration d’un propos, mais entrent en résonance avec le texte off.

Richard Dindo est un des grands cinéastes de ce pays, qu’il a ébranlé avec ses documentaires politiques, L’Exécution du traître à la patrie Ernst S. (1976) ou Dani, Michi, Renato & Max (1987). Homme d’image, il est aussi un amoureux du verbe. Il a consacré de splendides essais cinématographiques à la littérature avec Arthur Rimbaud , une biographie, Wer war Kafka? ou Aragon: le roman de Matisse. Aux détracteurs lui reprochant d’être trop verbeux, il rétorque: «On n’apprend rien de quelqu’un par l’image. La vérité est dans la parole. Il n’y a pas de vérité, ni de fiction dans la nature.»

A 70 ans, débordant de projets, Richard Dindo pense que Homo Faber (trois femmes) est le film le plus important de sa carrière. Cette «lecture cinématographique» embrasse plus passionnément que jamais les champs littéraire et pictural. Elle fait confiance à l’imagination du spectateur: pas besoin de contacter ILM pour recréer les années 50, quelques objets vintage (une Hermes Baby, une Studebaker, une vieille édition d’Anna Karénine) et décors authentiques suffisent à remonter le temps.

Relu par Dindo, qui affronte de face Ivy, Hanna et Sabeth, le récit de Frisch acquiert une dimension autobiographique. Homo Faber est un cheminement intérieur, qui mène du moi à l’autre, de la matière à l’esprit. Faber, qui récusait l’idée de hasard, doit l’accepter lorsqu’il découvre l’identité véritable de Sabeth. La réalité de l’invisible s’impose. C’est à Eleusis, lieu ésotérique, que frappe le serpent, avatar de celui du jardin d’Eden et attribut de Perséphone.

L’ingénieur qui voulait réduire le monde à sa réalité tangible s’ouvre aux mystères de la femme et de la vie. Il trouve des mots de poète pour chanter la main qui n’est plus et entrer dans l’éternité de l’instant. Au plan final, la lune, dans un halo de nuages, n’est plus un astre à conquérir, mais un reflet de l’empyrée.

Les comédiennes improvisent des rôles muets, en résonance avec le texte off

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